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Seule contre tous

Lucia di Lammermoor

La version française revue par Donizetti en 1839 pour le théâtre de la Renaissance à Paris a connu un regain d’intérêt à Lyon puis Paris en 2002. Mais cette version fait figure de rareté face au poids écrasant sur les scènes de la Lucia di Lammermoor italienne. Dans la version française Lucie est le seul rôle féminin : Alisa a disparu. Le rôle du traître Gilbert est plus développé tandis que le rôle de Raymond est amputé (pas de duo avec Lucie ni de grand air solo). La fragilité de l’héroïne, seule face à cinq hommes, n’en paraît que plus évidente dans un moment comme le sextuor à la fin de l’acte II. Les récitatifs, surtout, ont été changés par le compositeur, l’orage au début du III disparaît, et l’air d’entrée de Lucie provient de Rosmonda d’Inghilterra. La tonalité de certaines scènes n’est plus celle qu’on a l’habitude d’entendre dans Lucia : un duo Lucie-Henri en la majeur (partie lente intermédiaire en ut) et une scène de folie un ton plus haut. Ces changements renouvèlent notre écoute sur l’œuvre et donnent à écouter ce que nos ancêtres – et Madame Bovary dans le passage où elle se rend à l’opéra de Rouen- entendirent au XIXe siècle en France.

Disons d’emblée que la distribution réunie pour cette matinée du Concertgebouw est homogène et que l’ensemble se situe à un bon niveau. Aucun interprète ne dépare parmi les solistes. Quelques bonnes surprises même nous attendent : le très jeune ténor Angelo Antonio Poli, future victime de la folie de Lucie, est touchant : il semble sortir du lycée et sa voix sonne un peu verte mais prometteuse. chante le méchant Gilbert avec conviction et campe un solide Raymond. Le baryton Angel Òdena chante avec aplomb et se lance dans le rôle du frère cruel avec une énergie réjouissante. Le couple d’amants malheureux est incarné par et . Le premier dispose d’un timbre plutôt agréable et d’une prononciation du français méritoire. On regrette d’autant plus qu’il émette en force ses aigus au dessus du passage qu’à plusieurs reprises il nous a gratifiés de nuances qui nous reposent des ténors qui confondent bel canto et séance de musculation. Un ténor à suivre. On retrouvait après ses Lucia italiennes de l’automne dernier. La soprano, après un Comte Ory en 2005 et un concert d’airs français en 2006 a indéniablement acquis parmi le public du Concertgebouw de fidèles supporters, à juste titre. La soprano a la voix du rôle qui semble ne lui poser aucun problème. Sa scène de folie est accueillie par un tonnerre d’applaudissements.

Bonne prestation des chœurs et de l’orchestre mais direction irrégulière de qui ne contrôle pas toujours le volume sonore des tutti, ce qui nous vaut parfois des chanteurs couverts par l’orchestre. Il faut dire que la réverbération de la salle du Concertgebouw ne facilite pas les choses. Dans ce genre de salle une main un peu lourde mène parfois à la saturation. Ne boudons cependant pas notre plaisir d’avoir pu entendre cette œuvre rare fort bien défendue.

Crédit photographique : Annick Massis © DR