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Seconde étape du Ring par David McVicar qui fera date

La Walkyrie

Après un prologue enthousiasmant la saison dernière, l’Opéra du Rhin poursuit sa Tétralogie wagnérienne répartie sur quatre années avec la Walkyrie, le plus facile d’accès et le plus souvent joué des quatre opéras constituant le Ring des Nibelungen. Etaient très attendus dans cette production la suite de la vision du metteur en scène et la présence de la somptueuse en Brünnhilde.

A l’issue de la première de ce spectacle, on peut dire sans exagérer que le metteur en scène écossais atteint ici la quintessence de son art. Les décors de Rae Smith, encore plus épurés que ceux de l’Or du Rhin, ne gardent que les éléments les plus caractéristiques : au premier acte, un arbre en forme de totem où est fichée l’épée promise à Siegmund, les masques symbolisant l’éternité des dieux suspendus au plafond du Walhalla au second et au troisième, un rocher de Brünnhilde en forme de masque couché monumental, qui s’ouvrira pour recueillir le corps de la Walkyrie endormie. Le fabuleux travail de Paule Constable sur les lumières, constamment changeantes, qui privilégie les éclairages par l’arrière ou de côté, magnifie et diversifie cette scénographie. On l’a déjà écrit, la force du travail de tient essentiellement à son exceptionnelle direction d’acteurs. Dans un respect absolu des didascalies, il trouve à chaque instant le geste juste, non convenu et d’un total naturel, qui éclaire sur les sentiments profonds des protagonistes et leur évolution psychologique. Cela nous vaut, entre autres, un duo Siegmund-Sieglinde d’un puissant érotisme et profondément émouvant, un affrontement Wotan-Fricka d’une rare violence contenue ou des adieux de Wotan à sa fille d’une indicible tendresse. L’ahurissante Chevauchée des Walkyries nous montre les huit étalons fougueux et bondissants des filles de Wotan, personnifiés par des figurants chaussés de dispositifs à ressort et coiffés d’une tête de cheval stylisée. Grand moment de théâtre encore à la toute fin du spectacle ; après avoir étendu Brünnhilde plongée dans un sommeil magique et avoir déclanché autour d’elle le feu protecteur, Wotan, dos au public, est dépouillé de sa tenue divine, d’inspiration japonaise, littéralement mis à nu et endosse son manteau d’errance, de Wanderer pour quitter la scène avec lassitude, en marche déjà pour Siegfried, troisième journée du Ring. Du très, très grand art !

D’une distribution sans point faible émergent deux joyaux absolus. La surprise vient du fantastique Siegmund de Simon O’Neill. Ce chanteur d’origine néo-zélandaise possède en effet la vaillance du rôle – ses « Wälse ! » timbrés, puissamment projetés et longuement tenus ont tétanisé la salle – mais aussi des capacités de lyrisme qui lui autorisent un « Winterstürme wichen dem Wonnemond » très poétique. Avec de telles qualités, rien d’étonnant à ce qu’il soit déjà appelé par Covent Garden à Londres ou le Metropolitan Opera de New York dans ce rôle et celui de Lohengrin. En Brünnhilde, se situe quasiment au même sommet. Son authentique voix de soprano dramatique, au medium et aux graves riches en harmoniques, est longue, puissante, d’une parfaite homogénéité. Seul, l’extrême aigu de la tessiture est quelquefois atteint avec effort, comme dans ses « Hojotoho ! » d’entrée. Coiffée d’une chevelure rousse flamboyante, elle incarne la vierge guerrière dans tous ses aspects.

Le Wotan de nous était paru un peu pâle dans l’Or du Rhin. Incontestablement, la Walkyrie lui réussit mieux. La voix a gagné en puissance, la prononciation de l’allemand s’est notablement améliorée et l’acteur est beaucoup plus impliqué. Le timbre, d’une belle eau, reste fondamentalement un peu clair pour ce rôle, à notre goût, avec des aigus toujours très ouverts. Mais le chanteur gère remarquablement ses moyens sur l’ensemble de la représentation et termine crescendo avec des Adieux remarquables, puissamment timbrés et dominant l’orchestre. La Sieglinde de Orla Boyan peine un peu à s’imposer, surtout face à un tel Siegmund. Sa voix au timbre un peu acide, de puissance moindre, tend à s’assourdir dans le registre grave et trouve mieux à s’exprimer dans la détresse et la terreur du second acte que dans la douceur et la tendresse du premier. Parfait Hunding de Clive Bayley, en chef d’un clan de samouraïs, à l’émission pleine d’autorité et aux graves profonds et timbrés. Très bonne Fricka également de Hanne Fischer, tranchante, cinglante et un peu mégère comme il se doit mais qui se montre prête à jouer de sa séduction avec Wotan pour arriver à ses fins. On a entendu groupe de Walkyries plus homogène et moins criard mais leur prestation plus qu’honnête ne dépareille pas une distribution remarquable.

Après sa piètre prestation dans l’Or du Rhin, l’orchestre symphonique de Strasbourg est apparu heureusement transfiguré. A sa tête, le jeune a su rassembler et galvaniser les pupitres et proposer une lecture d’une grande probité et lisibilité, sans lourdeur ni édulcoration. Sa baguette varie les atmosphères, tour à tour intensément lyrique au premier acte, cursive et accompagnant le discours au second, épique au troisième où il a tout de même tendance à un peu trop libérer la puissance de l’orchestre au détriment des chanteurs.

La Walkyrie du Ring strasbourgeois a tenu toutes ses promesse et au-delà. Acclamée par le public, elle confirme que cette Tétralogie vue par David McVicar, dont il faut rappeler qu’il s’agit de la première incursion dans l’univers wagnérien, réussit la gageure d’en renouveler l’approche par un retour à la fidélité au livret et à la simplicité originelle du mythe. Mais il faut rendre grâce aussi à et à toute l’équipe artistique de l’Opéra du Rhin d’avoir su trouver les chanteurs susceptibles de rendre justice à la partition et de s’intégrer naturellement à cette mise en scène. Rendez-vous pour Siegfried en février 2009.

Crédit photographique : © Alain Kaiser