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Werther à Montréal, drame de sang et de feu ?

Éros est un dieu barbare, celui dont la flèche perce le cœur des amants. Insatisfait de les voir trop hésitants, il armera leur bras du flambeau de la passion. Il fera naître en eux, l’image tragique de l’amour.

Opéra romantique noir ? La mise en scène de Christopher Dawes réussit à gommer par tous les moyens cette donnée qui nous paraît pourtant fondamentale. Trop de distance sépare les amants. Trop de lumière pour garder le secret. Trop de convenances qui tournent à l’indifférence. Nous pourrions qualifier cette mise en scène, comme froide dans un univers glacial. Ajoutons que la transposition au vingtième siècle, – quelque part entre 1920 et 1940 – n’ajoute rien à l’œuvre, elle amoindrit sa portée par des gadgets, bicyclettes, (téléphone dans la modeste chambre de Werther !) et accessoires inutiles dont nous nous serions aisément passés. Est-ce que ce sont vraiment des êtres de feu et de sang, qui jouent leur vie contre les conventions sociales, se fuyant l’un l’autre ? Toujours distant même Au clair de lune, première rencontre ou les non-dits doivent nous révéler leur attirance prégnante, implacable, leurs amours impossibles ? Aucune séduction dans l’âme tourmentée de Werther, aucune allusion, peu ou pas de gestes ou un seul regard de Charlotte à l’endroit du poète. Les deux protagonistes ont bien du mal à nous suggérer l’essence même du drame.

Beaux décors, un peu tape-à-l’œil de Michael Yeargan – de la maison bourgeoise du bailli et de toute la smala, au foyer d’Albert et de Charlotte du troisième acte – univers d’abord joyeux, le champ de blé en arrière-plan suggère une fenêtre ouverte sur l’infini, pour se resserrer et devenir de plus en plus claustré. Retenons au quatrième, lorsque la scène pivote et nous fait découvrir au dernier tableau, la petite chambre de Werther mortellement blessé avant l’arrivée de Charlotte.

Il s’agit de la version baryton de l’opéra. Si la tessiture grave sied davantage au personnage sombre du héros et a désormais ses adeptes, la version avec ténor demeure, sans doute, plus convaincante. Malgré cela, incarne un héros romantique crédible. La ligne de chant étant modifiée, les airs connus perdent peut-être de leurs attraits, mais le baryton leur insuffle une force nouvelle, insoupçonnée. Dès le troisième acte, la nature reprend ses droits. Le couple Werther-Charlotte explose littéralement et la pression sociale qui les retenait tous deux, éclate enfin. La mezzo-soprano est sans doute un peu trop sage et en retrait surtout aux deux premiers actes. Le fameux Air des lettres, suivi de Laisse couler mes larmes s

ont bien interprétés. Belle intériorité dans cette voix pas trop sombre et qui ne cherche jamais les effets faciles. Jusqu’au finale, les deux amants enfin réunis rendront justice à l’œuvre. La clef qui fait le charme et la couleur de Werther, ne réside-t-elle pas dans la passion commune qui anime des deux protagonistes ?

La voix cristalline de la soprano vient égayer cette partition plutôt sombre. La basse incarne un bailli de grande classe. Nous avons plus de réserves avec le baryton en Albert qui nous a habitués à plus de constance. La voix manque parfois de puissance et la diction n’est pas toujours parfaite. De plus, son jeu reste engoncé dans le conventionnel. Tous les autres rôles sont bien tenus. Excellents les Petits Chanteurs du Mont-Royal sous la direction de Gilbert Patenaude.

Mais la plus belle part revient à l’ et à . Le maestro sait déployer toutes les nuances orchestrales dans une partition qu’il connaît merveilleusement bien. Ici, la magie opère du début à la fin et la musique de Massenet, ainsi restituée, fait un peu oublier ce qui se passe ou se passe moins bien sur scène.

Crédit photographique : (Werther), (Charlotte) ©