ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Le devin du village à La Chabotterie

Imaginons la scène. À la fin des années 1740, Jean-Philippe Rameau (le compositeur-philosophe) et (le philosophe-compositeur qui aspirait à n’être que compositeur) se croisèrent chez leur richissime mécène : Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de La Pouplinière, titulaire d’une charge de fermier général. Rousseau (son humeur rechercha toujours le conflit) montra, à son aîné tant vénéré (son caractère n’était pas d’une meilleure eau), une ou plusieurs de ses œuvres Et Rameau d’émettre des avis lapidaires et assassins. C’en était fait : tel, un siècle plus tard, Nietzsche accablant Wagner de son ire après l’avoir tant adulé, Rousseau allait haïr l’art de Rameau, au point d’en prendre, en tout, le contrepied. Parmi la peu abondante production musicale de Rousseau et au-delà de la Querelle des Bouffons dont le philosophe-compositeur allait être un des pyromanes, Le devin du village fut (reçue comme) la suprême arme anti-ramiste.

Autour de la pastorale Le devin du village, il est, d’un côté une indénombrable littérature, de l’autre une poignée d’enregistrements phonographiques et (presque) aucune production scénique. En lire la partition dissuaderait plutôt de la montrer en scène : assurément, l’ouvrage est pâle mais il en est tant d’autres qui, faibles à la lecture, soutiennent l’intérêt lorsqu’ils sont présentés au public. Profitant du tricentenaire de la naissance de , et ses équipes convient à y regarder de plus près. Et ils ont raison, non parce que l’ouvrage se révèle moins médiocre, mais, tout simplement, parce qu’ils s’y prennent impeccablement, sont d’une loyauté accomplie à son égard et placent ce fameux Le devin du village au cœur des enjeux (artistiques, culturels et idéologiques) de son temps.

Gageons que Rousseau a été heureux d’avoir été convié à clore le festival Musiques à La Chabotterie.

Tout d’abord, le délicieux plein air, dans la cour du manoir de La Chabotterie, où le ciel densément étoilé et la babillante complicité des hirondelles ont donné un bel écrin à la rousseauiste philosophie de la Nature.

Puis Rousseau n’a pas été le seul héros de ce début de nuit. En postlude à sa pastorale, a été tiré un chatoyant et délicat feu d’artifice sur le prologue d’une autre pastorale : Naïs de Rameau, soit le summum de la ramiste philosophie de la Nature. (Signalons que ce feu a été tiré sur le somptueux enregistrement que et en réalisèrent en 2011 et qui, dès cet automne, sera achetable en ligne.)

Dans cette dialectique Rousseau/Rameau, Le devin du village a pu, loyalement, présenter ses atouts.

Au débit : un livret sot (tant l’intrigue que la dramaturgie), une famine harmonique, une ligne de basse indigente, une texture musicale pauvre et une prosodie souvent maladroite.

Au crédit : un sens mélodique unique en son temps. Rousseau ne recherchait pas la mélodie ciselée ; au contraire, il visa à produire un flux qui dont l’idéal serait le chant populaire (anonyme et immémorial). Autrement dit, il ambitionna que ses mélodies passassent pour être de la musique villageoise ; lui, si égotique, désira que sa musique parût anonyme ; enfin, en une étrange contradiction avec sa philosophique quête d’une vraie Nature originelle, il fabriqua un simulacre du Vrai. Et ce simulacre fonctionne : les moments où Le devin du village charme sont justement ces mélodies simili-ethniques car elles portent les amples interrogations anthropologiques de Rousseau, en quête du geste vocal originel. Dans Sur l’origine de l’inégalité, n’affirme-t-il pas ?

« Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu’il fallut persuader des hommes assemblés, est le cri de la Nature. […] Quand les idées des hommes commencèrent à s’étendre et à se multiplier, et qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu : ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes, qui, par leur Nature, sont plus expressifs, et dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. »

Dans le droit fil de cette loyale présentation du Devin du village, Hugo Reyne a réalisé une idéale production, autant avec sa mise-en-espace, limpide et agile, que dans son travail musical. Si le Chœur du Marais a valorisé l’idéal rural du compositeur, a offert la vivacité et la chatoyance nécessaires pour mettre en valeur cette si singulière écriture vocale, que le trio vocal a, au mieux, servi. Dans cette agreste idylle [éminemment dissymétrique (Colette est une authentique paysanne, alors que Colin – sans doute un pseudonyme – est un noble qui joue au « gars des champs »), ce couple est un autre porte-à-faux de Rousseau, qui a besoin d’un faux paysan], la jeune a été une fraîche et naïve Colette. En Colin, a été d’une grande intelligence : il a été touchant de simplicité et de sincérité ; agir autrement aurait révélé les ficelles fictionnelles dont le compositeur-librettiste use à plusieurs moments. Sa diction impeccable et sa riche palette de couleurs ont parachevé l’ouvrage. Et dans le rôle du devin qui cumule invraisemblances dramaturgiques et outrances verbales, a usé de l’ironie et de l’élégance qui convenaient, en une ingénieuse anticipation (certes un peu outrée) du manipulateur Don Alfonso dans Cosi fan tutte.

Et par-dessus tout, saluons Hugo Reyne qui a le rare art de rendre une œuvre (ici, fort complexe) à l’immédiate portée de chacun, comme s’il s’agissait d’une encre fraîche. Ce n’est pas un mince compliment …

Crédit photographique : © Accent Tonique