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Le Mage fait des miracles au festival de Saint-Étienne

Il était jusqu’ici très difficile de se faire une idée de la qualité de l’opéra de , Le Mage. Créé en 1891, il connut une trentaine de représentations et ne fut repris qu’une seule fois, à La Haye, en 1896. Pour les âmes chagrines, cela était dû à sa froideur et son manque de relief, pour les optimistes, à une cabale montée par Ernest Reyer, furieux de voir reporter sa Salammbô au profit de l’œuvre de Massenet, pour les férus d’histoire de la musique, au changement de direction à l’Opéra de Paris et à la faillite de l’éditeur Hartmann.

A l’enregistrement, on n’en sait pas plus. Il existe bien une version live concoctée par une obscure compagnie anglaise, accompagnée au piano, mais qui prête bien plus au fou-rire qu’à l’écoute attentive. Peu de chanteurs en ont inclus des extraits dans des récitals, on se souvient surtout de Rolando Villazón dans son formidable CD consacré à Gounod et Massenet. Pourtant, Le Mage se situe dans les meilleures années d’inspiration du compositeur, entre Esclarmonde et Werther, peu après Manon et Le Cid, juste avant Thaïs et La Navarraise. Alors ?

Alors, on sait maintenant, grâce à la recréation du festival de Saint-Étienne, que Le Mage est une œuvre magnifique, mais que la réussir nécessite des moyens pharaoniques : un orchestre pléthorique, surtout en matière de percussions et de cuivres, un corps de ballet, un chœur solide, et des solistes exceptionnels. Massenet aimait souvent s’attaquer à un genre, tel qu’opéra-comique, vérisme ou naturalisme, et aller jusqu’au bout de ce que celui-ci lui offrait. Il se consacre ici au Grand Opéra, avec tous ses codes formels : cinq actes, un ballet, des formes closes (airs, duos) une intrigue superposant une histoire amoureuse sur un fond politique. A partir de ces contraintes, il développe un langage très personnel, en conservant une pâte claire et légère malgré la luxuriance de l’orchestration. Le lieu de l’action, quelque part entre l’Iran et l’Afghanistan, implique des formes orientalistes absentes de tout clinquant (les mélismes du prisonnier touranien, premières notes de l’ouvrage, sont un vrai tour de force !) Tout au plus dira-t-on que la musique du ballet n’est pas de la même aune que le reste de la partition, et reste aisément dispensable. La part des voix est primordiale, et nécessite des chanteurs endurants, à la fois souples et vaillants. On a remarqué entre autres une spectaculaire scène mystique pour chœur et ténor qui ouvre le troisième acte, et l’air de Varedha, « descendons encore plus bas » dont on s’étonne qu’aucune mezzo contemporaine n’ait jamais pensé à en faire son cheval de bataille. Le livret appelle la mise en scène de carton-pâte, du style Aida des mauvais jours, l’Opéra Théâtre de Saint-Étienne a sagement fait d’en rester à une version de concert. Le texte de Jean Richepin ne fait pas honneur au créateur de la chanson des gueux, mais au moins les vers y sont-ils plus habiles que ceux, par exemple, d’un Catulle Mendès, son contemporain.

est visiblement très impliqué dans la recréation du Mage, et tire le meilleur d’un orchestre et d’un chœur en état de grâce, sans jamais, malgré la richesse de l’orchestration, couvrir les chanteurs une seule seconde.

, annoncé très souffrant, a tenu à honorer son engagement. Ce bel interprète, qui a si souvent et si bien servi Massenet, donne malgré tout et avec beaucoup de courage une bonne idée de la physionomie de Zarâstra, fort ténor capable de moments de grâce. On attendait, dans le rôle d’Anahita, conçu à l’origine pour Sibyl Sanderson, célèbre interprète de Manon et créatrice d’Esclarmonde et de Thaïs, un soprano lyrique vaguement corsé, avec des aigus stratosphériques. est son exact contraire, et c’est peut-être tout aussi bien. Sa voix opulente domine tous les obstacles d’une partition hérissée de difficultés, au prix, il est vrai, de suraigus stridents. La grande triomphatrice de la soirée reste néanmoins l’exceptionnelle en Varedha, une « méchante » semblable à Amneris, voire Ortrud. Le timbre, la longueur de la tessiture, le brio, l’engagement de la cantatrice dessinent un personnage de grande envergure à la voix sombre, comme Massenet aimera à en composer plus tard, pour son dernier amour, Lucy Arbell.

La distribution est complétée par le toujours élégant , et trois voix graves, , et , qui représentent, heureux hasard pour cette résurrection, la continuité de la noblesse du chant d’école française sur plusieurs générations.

Un livre-disque dans la collection « opéra français » du paraîtra fin 2013. Il serait criminel de le manquer.

Crédit photographique : © Cyrille Cauvet / Opéra Théâtre de Saint-Etienne