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Deux visages de l’enfance à l’Opéra de Paris

Deux visions de l’enfance, voilà bien le seul lien entre deux œuvres aussi dissemblables que Der Zwerg (Le Nain) de Zemlinsky et L’Enfant et les sortilèges de Ravel. Encore que l’enfance dans la première œuvre est très relative : si l’infante dans l’originale de Wilde a douze ans, une fois mise en musique elle en a dix-huit. Quant à l’idée de ce couplage improbable, elle remonte à 1998 et est due à Hugues Gall. L’actuel Opéra de Paris, qui reprend en même temps une autre production de l’ère Gall à Bastille (La Khovanchtchina, 2001) serait-il atteint définitivement d’un irrémédiable manque d’inventivité ?

L’autre question qui se pose est l’incapacité de réunir une distribution. Passons sur Le Nain, le rôle-titre est redoutable, et malgré quelques aigus craqués assure autant que possible une tessiture très tendue et très exposée. excelle dans un rôle et un répertoire où on ne l’attendait pas. En revanche déçoit, le vibrato est envahissant, la projection assez courte, la ligne de chant peu assurée. Seuls ses talents d’actrice la sauvent. fait du Le Texier, ce qui pour le rôle bouffe de Don Estoban peut à la rigueur convenir. Les seconds rôles et le chœur – exclusivement féminin – s’en sortent avec honneur.

En revanche l’orchestre, sous la direction de , donne le meilleur de lui-même, voire un peu trop. L’écriture de Zemlinsky est opulente et le chef lâche trop souvent la bride, laissant la fosse parfois écraser la scène. La mise en scène du duo / est inventive, situant l’Espagne de pacotille dans un monde aux couleurs psychédéliques avec quelques références ironiques à Velázquez.

L’Enfant et les sortilèges est plus problématique. La mise en scène est prosaïque, assez simpliste, sans prise de recul. Les références sentent le déjà-vu (Première Guerre Mondiale pour les arbres, école de Jules Ferry pour la séance d’arithmétique…) et les numéros s’enchaînent tels un spectacle de music-hall, avec boxer bodybuidlé (la théière), danseuse espagnole (le feu), etc. La distribution laisse à désirer : les rôles ne présentent pas de difficultés insurmontables, et réunir les chanteurs nécessaires est possible (comme à Nancy en 2010). Sauf à l’Opéra de Paris… qui ne les distribue pas non plus selon les vœux du compositeur (les trois parties de colorature sont tenues par deux chanteuses différentes alors que Ravel exige dans sa partition une seule et même interprète). On alterne entre voix engorgées, justesse approximative, vibrato excessif et mise en place hasardeuse – à la notable exception d’, admirable en Princesse des contes de fées. L’orchestre, visiblement monopolisé par le travail sur Zemlinsky, bâcle Ravel, comme en témoignent les nombreux décalages. Rater L’Enfant et les sortilèges à l’Opéra de Paris : il fallait le faire. C’est fait.