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Parsifal par Castellucci, une nouvelle porte à la mise en scène

Nous n’y étions pas. Nous n’étions pas à la Monnaie en janvier 2011, lorsque présenta, à 51 ans, sa première mise en scène d’opéra. Devant l’emballement critique, l’envie était forte de rattraper ce spectacle en espérant un DVD à la hauteur. Après que l’on nous eut un temps annoncé qu’il n’y en aurait pas, la Monnaie décide de mettre sur le marché une trace qui n’était destinée au départ qu’à ses archives.

L’honnêteté nous enjoint à l’avertissement: « Perdez tout repère, ô vous, wagnériens de tout poil, qui entrez dans le Parsifal de Castellucci !» Honnêteté du critique qui doit aussi avouer que, même pour lui, qui n’avait jamais rien vu de tel, le voyage n’a pas été de tout repos. Mais à l’arrivée, et surtout après quelques semaines de pernicieuse infusion, la moisson est riche, le voyage marquant.

Figure majeure du théâtre contemporain (ses Purgatorio, Inferno et Paradiso d’Avignon 2008,ou encore Sur le concept du visage du fils de Dieu au Théâtre de la Ville en 2011 fortement médiatisé par la triste violence de l’intégrisme religieux) Castellucci a ébloui, choqué, mais au final marqué au fer rouge de ses visions plus d’un spectateur. Son univers de songe éveillé ne se refuse aucune image, la plus cruelle et radicale soit-elle et, dans une époque où le puritanisme aimerait refaire une escale, peut faire figure de salutaire descendant d’un Pier Paolo Pasolini.

Comme beaucoup d’hommes de théâtre vierges en ce qui concerne le monde de l’opéra, Castellucci, en toute humilité, a écouté, ré-écouté Parsifal (jusqu’à cent fois, dit-il), a dormi et a laissé venir à lui les images : le serpent, le philosophe, le venin de la musique, des hommes cachés, qui cherchent, la peur de l’être… Pour lui Parsifal n’est pas un nom : « C’est un verbe, un processus d’évolution.»

Pour illustrer ce voyage intérieur qui n’est pas sans lien avec ce qu’a voulu Wagner (très certainement le premier à brouiller les pistes en sous-titrant son oeuvre « Festival scénique sacré »), Castellucci a évacué toutes les didascalies : pas de lance, pas de calice, pas de lavement de pied, pas de croix quelle qu’elle soit. Les chevaliers du Graal sont des hommes qui se cherchent dans les tréfonds d’une forêt surgie de la longue nuit initiale du plateau… les filles-fleurs sont des créatures à demi-nues attachées par un Klingsor chef d’orchestre féru de bondage, dont l’obsédante battue à 4 temps puis à 3 instaure la terreur dans un monde laiteux où l’Origine du monde façon Courbet s’offre en live 10 minutes durant…la cérémonie du I sera confiée à la seule imagination face à un rideau blanc orné d’une énigmatique apostrophe… le Graal sera un inattendu trou noir qui envahira la totalité du cadre de scène de la plus étrange façon…On va de surprise en surprise. On ne comprend pas toujours tout, ou pas tout de suite (« Anna, me now, tied » ou encore cette liste de poisons déroulée à l’orée du II).

Il y a pléthore de moments marquants : à l’Acte I, la musique qui commence dans le noir complet comme à Bayreuth , avec la seule main éclairée du chef, puis l’orchestre qui devient visible, tout cela dit d’emblée, si besoin était, le respect de la musique qui va habiter le metteur en scène (contrairement à certains confrères, nous avons particulièrement goûté cette audace qui consiste à plonger le spectateur dans l’obscurité pendant plus d’une demi-heure au début, pour lui faire perdre ses repères et le mettre dans un état propice à la naissance d’un nouveau monde) …cette forêt qui s’anime peu à peu avec ses chutes d’arbres au ralenti… Kundry et Parsifal soulevés par les branches après leur premier affrontement… la première Verwandlungsmusik où les feuillages ruissellent peu à peu d’étoiles dans le noir (ici le temps devient vraiment espace.)

Au II qui voit le longuet duo gorgé d’émotion comme jamais filer à toute allure, ce moment puissant où la vidéo relaie le héros et le fait se jeter sur Kundry.

Mais le plus inoubliable est très certainement le III avec cette marche inouïe, du vide du plateau vers le public, de trois cents figurants derrière Parsifal, marche qui s’étale de l’Enchantement du Vendredi saint jusqu’à Nur eine Waffe taugt, soit 23 minutes durant ! Il n’y a rien de plus beau qu’un corps humain, dit-on. Alors, 300 ! Effet simplissime. C’est bouleversant.

Tout comme l’est ensuite le dernier face à face Gurnemanz/Parsifal : magnifique expression bourrée d’humanité de  et surtout ultime regard Kundry/ Parsifal (la caméra capte juste cette expression craquante d’) qui étreint le spectateur jusqu’à l’âme.

Alors que la vision de ces ultimes instants d’échange entre le trio de protagonistes est certainement un privilège du DVD, en revanche, la sublime et bien trop brève dernière image de la ville renversée qui descend des cintres ne passe pas la rampe de l’écran. On a même le sentiment que c’est un raté technique, le noir se faisant aussitôt et trop vite autour de Parsifal…Cette superbe image mettant un terme au vide total du plateau du III resterait même indéchiffrable si elle ne figurait pas dans le livret qui accompagne les disques.

Hormis cette frustration de dernière minute, la captation rend bien compte du travail novateur de Castellucci.
Saluons bien sûr les chanteurs, tous profondément investis dans cette production fascinante. En tout premier lieu le Parsifal de qui, de quidam anonyme dans la selva oscura de l’Acte I, parvient à un rayonnement vraiment bouleversant. Son chant, plutôt sombre mais aisé, dépourvu de toute velléité exhibitionniste (Nur eine Waffe taugt énoncé le plus naturellement du monde), épouse idéalement le voyage initiatique de la forêt vers la ville du personnage, doté en outre d’un fort pouvoir d’identification :chaque spectateur a le sentiment d’être Parsifal !

On n’a pas très envie de chipoter la Kundry d’ dont la diction parfois mouillée ou l’émission ça et là un peu tubée n’en feraient pas une Kundry de référence au disque. Son incarnation investie et puissante (elle lâche un lachte impressionnant) est au niveau exemplaire de celle de son partenaire.
De même pour le Gurnemanz très digne et essentiel ici de , qui, comme tous les interprètes de ce rôle se situent toujours un cran derrière l’humanité vibrante de Hotter (toujours difficile d’égaler celui qui, pour beaucoup, fut le premier Gurnemanz !)
Emballement à tous niveaux pour l’Amfortas de . Son apparition dans la foule du III est un autre sommet d’émotion de la production.
Aucune réserve particulière pour le Klingsor bien chantant de  ou pour le Titurel du vétéran .
Et enfin salut ému aux 300 marcheurs, aboutissement du spectacle, auquel on ne peut plus donner la simple appellation de figurants, tous cités au générique début, et à qui on se sera bien sûr aussi identifiés.

A la tête de l’Orchestre symphonique et des Choeurs de la Monnaie, et en totale symbiose avec la haute teneur poétique du monde de Castellucci, a voulu se détacher des concours de lenteur dont le XXème siècle a affublé la partition (rappelons que l’opus ultime de Wagner est un opéra qui peut subir le grand écart horaire d’une quasi-heure !) et revenir aux intentions du compositeur: il déroule ainsi un Parsifal plutôt allant avec ses quatre heures d’horloge.

Dans le livret riche de belles photos-couleurs et de textes éclairants, l’on croit volontiers, comme on nous l’apprend, que l’élaboration de ce spectacle fut un moment « d’une rare intensité » qui fera date dans l’Histoire de la Monnaie.

Lorsque retentit la dernière note, on sait que l’on n’oubliera jamais l’univers singulier de Castellucci, qui porte à un niveau rarement atteint les questionnements soulevés par toute mise en scène d’opéra qui se respecte. Comme le metteur en scène l’a fait avec Wagner, nous avons-nous aussi donné du temps au temps et savons maintenant que nous avons envie de refaire le voyage de ce spectacle si riche.

Et l’on se prend à rêver: même si Parsifal peut être l’ouvrage idéal pour ce type de mise en scène, pourquoi ne pas appliquer un tel traitement à d’autres titres du répertoire lyrique, déjà bien revisité depuis les années 70? Un Cosi, un Oneguine, un Orfeo ou même une Traviata façon Castellucci… Voilà qui augurerait des années passionnantes pour le monde de l’Opéra. A la condition toutefois de se laisser aller à franchir la porte magique ouverte par Castellucci.

Car on l’aura compris : n’ayant à voir ni avec la cérémonie ascétique du Bayreuth de Wieland, ni avec les bondieuseries figées selon Wolfgang, ni avec les excès du Regietheater, ni même avec les plus beaux Parsifal récemment vus (le passionnant même si un peu chargé de Stefan Herheim à Bayreuth, l’esthétisme faisant sens de François Girard à Lyon, l’exemplaire pamphlet familial féministe et anti-militariste de Claus Guth à Zürich), celui de Romeo Castellucci est annonciateur d’une nouvelle ère pour la mise en scène d’opéra et à ce titre, ce DVD est une parution très importante.