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Cœur de chien d’Alexander Raskatov à Lyon

Dans l’entretien accordé à ResMusica à propos de son opéra Cœur de chien, insistait sur deux éléments : le message – pessimiste – sur l’évolution de notre civilisation et le refus – décalé en France – que le travail sur le langage musical soit un but en soi.

Alors que le choix d’une nouvelle fantastique et satirique de Mikhaïl Boulgakov et l’ambiance soviétique des années 1920 fait immédiatement s’apparenter Cœur de chien au Nez de Chostakovitch, cette similitude n’est que superficielle. Au-delà de leur loufoquerie commune, Le Nez est une œuvre de jeunesse tournée vers un avenir qui s’annonçait radieux, Cœur de chien est crépusculaire.

Cœur de chien est l’histoire d’un chien efflanqué et sauvé un soir d’hiver neigeux par un homme qui s’avère être un professeur réputé mondialement pour ses opérations de rajeunissement. Le savant aux allures de Docteur Moreau d’H.G. Wells (pour l’expérience de l’homme sur les animaux) et de Faust (pour la recherche du retour à la jeunesse) tente une opération d’implantation de testicules et d’hypophyse d’un homme sur le chien. Au lieu du rajeunissement escompté, le bon chien Charik se transforme en individu grossier et revendicatif, il acquiert la parole, se nomme dès lors Charikov, intègre la société des hommes, trouve un travail en phase avec ses aptitudes (éradiquer les chat et autres animaux errants…), mais sans obtenir le  droit le plus fondamental de procréer et de se marier. Le chien-homme Charikov se révolte, dénonce son créateur auprès des autorités, avant de finir sous le bistouri du professeur. Celui-ci se croit sorti d’affaire, Charikov étant redevenu Charik. Mais par un effet de contamination, le prolétariat dont Charikov était devenu un membre actif, se transforme en de multiples Charikov. L’opéra se termine par la clameur d’un peuple de Charikovs munis de mégaphones qui réclame dans un langage inarticulé mais littéralement assourdissant d’être intégré à cette société raffinée et prospère (la nôtre). On devine qu’il n’y parviendra qu’en la détruisant.

Bâti sur l’opposition entre un premier acte satirique et délirant et un second acte beaucoup plus sombre et posant les enjeux humanistes de la force créatrice de l’homme, l’opéra a recours à une multiplicité de styles musicaux, du baroque au grégorien en passant par une bribe célèbre de John Williams (les amateurs reconnaîtront Star Wars, à 2’10 dans la vidéo ci-dessus!), le tout relié par une sollicitation constante des registres extrêmes de la voix, reflet de la tension de notre société. Cette hétérogénéité de langage est soutenue par une intégration virtuose par des décors, de projection vidéo, et des marionnettes du chien, effrayant, fascinant et finalement attachant.

Comme dans la vraie vie, aucun personnage n’est totalement abject ni dénué de défauts, et finalement tous ont de bonnes raisons d’être odieux. Au sein d’une distribution irréprochable, soulignons la vitalité vocale stupéfiante de , plus vrai que nature en homme à ADN de chien, ou encore en servante qui allie une souplesse de danseuse ou l’énergie inusable de ses suraigus. Si la marionnette du chien Charik captive le regard, son doublage et son dédoublage vocal par (voix « plaisante ») et (voix « déplaisante », relayée par un mégaphone) fonctionne si bien qu’on en oublie que le chien n’est qu’une marionnette. justement, dédicataire de l’opéra et qui a joué un rôle important dans son élaboration comme le reconnait , dispose d’un rôle vocal essentiel mais invisible et « déplaisant ». Un sens de l’autodérision et du service de l’art suffisamment rare pour être salué.

Crédit photographique : © Opéra de lyon

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