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Alexander Raskatov à propos de son opéra Cœur de chien

Cœur de chien, l’opéra d’ compositeur russe naturalisé français, a été créé avec un succès rare au Muziektheater d’Amsterdam en 2010, puis repris à Londres à l’English National Opera à La Scala. Il connaîtra finalement sa première française à Lyon, le 20 Janvier 2014. Alors que le nouvelle de Mikhaïl Boulgakov, dont l’opéra tire son nom et son inspiration, était une satire de l’Homme nouveau soviétique et avait une fin heureuse, l’Union soviétique s’est depuis effondrée et l’opéra se termine sur une note pessimiste. ResMusica a rencontré pour discuter du nouveau message qu’il a voulu transmettre avec son opéra, et de ce que l’opéra dit de notre propre société.

« Le monde actuel est si impitoyable, nous sommes devenus tous durs les uns envers les autres »

ResMusica: Votre opéra Cœur de chien et Le Nez de sont deux œuvres satiriques qui ont rencontré un vif succès dans le même temps. Pensez-vous que vous avez bénéficié de cet intérêt tout récent pour le Nez ?

: C’est une question intéressante, je n’y avais jamais pensé. J’aime beaucoup Le Nez, mais je ne pense pas qu’il y ait un fil conducteur de cet opéra au mien. Ce qui est semblable est la source, Gogol pour Le Nez et Boulgakov et Cœur de chien, avec une histoire folle et si sarcastique. Boulgakov est inspiré de Gogol, et tous deux remontent à Moussorgski et à son opéra inachevé La Khovanchtchina. Le sarcasme, l’ironie viennent de là.

RM : L’orchestration sonne de manière similaire…

AR : L’histoire appelle ce type d’orchestration, par exemple la balalaïka est dans le roman et je devais l’utiliser. En ce sens, ça rappelle Le Nez. Si le public trouve une correspondance avec une œuvre de Chostakovitch composée il y a 100 ans, je serais heureux, mais il y a des différences. Je ne pouvais pas aller tout le temps dans la même direction de buffamenta comme dans Le Nez, et je voulais souligner les différents points de vue des personnages. Le Professeur Philipp, qui transforme le chien Sharik en un être humain n’est pas si positif, et nous avons pitié pour le chien. Une fois qu’il est devenu un homme sous le nom de Sharikov, il lui est interdit d’avoir une femme. Mais il a son droit à vivre. Et les clones de Sharik qui vont tous nous manger donnent une fin très différente de la conclusion optimiste du Nez et du roman de Boulgakov.

RM: Est-ce que ce lien avec les opéras russes explique le succès de votre opéra ?

AR: Il serait très facile de dire que ce succès vient de la tradition russe de l’opéra, et je serais très honoré, très fier si cette tradition est encore vivante, mais je préférerais trouver ma propre source. Dans cet opéra, je n’appartiens pas à cette petite élite qui cherche pour chercher. J’espère que je n’ai pas été populiste, l’opéra est un genre de grande communication.

RM : Qu’est-ce que Sharikov et ses clones représentent pour vous ?

AR : C’est probablement très pessimiste, mais ils représentent le danger que nous voyons tous les jours sur notre planète. Nous sommes en train de perdre notre culture, nous assistons à une invasion de gens qui veulent «manger» notre civilisation, comme dans mon opéra.

RM : Que voulez-vous dire par la civilisation ? Vous pensez à un pays spécifique ?

AR : Il ne s’agit pas seulement de la Russie, je ne pense pas à tel ou tel pays, je pense à notre humanité. Le monde actuel est impitoyable, nous sommes devenus tous si durs les uns envers les autres. Les actualités sont pleines de meurtres, nous regardons des films horribles sur l’argent, le sang, le sexe. Je comprends que la vie couvre tout le spectre de l’existence, mais nous ne regardons que les mauvaises nouvelles, et cela s’amplifie tous les jours.

RM : Vous peignez un tableau très sombre du monde d’aujourd’hui, le XXe siècle était-il mieux, avec ses guerres mondiales et ses génocides ?

AR : Bien sûr, ce n’est pas pareil, mais Staline n’a pas tué tout le monde, il a tué des gens en particulier, et cela a changé la couleur du pays. Nous n’avons pas aujourd’hui en Russie la qualité des personnes que nous avions avant Staline. Les gens ont émigré, d’autres ont été tués ou se sont laissés mourir, et les personnes qui ont survécu sont leurs dénonciateurs ou leurs proches. En Allemagne aussi, la destruction de l’élite intellectuelle a été une tragédie. Si Boulgakov vivait aujourd’hui, il aurait écrit une fin différente de son roman, et elle ne serait pas idyllique.

RM : Comment cet opéra a été commandé ?

AR : J’ai reçu cette commande de l’Opéra national néerlandais à l’automne 2008 et il a été créé à l’été 2010 . Pierre Audi m’a donné carte blanche, c’était ma condition. J’ai choisi cette nouvelle, il m’a dit que je recevrais de l’aide de George Edelman, qui à son tour m’a mis en contact avec Cesare Mazzonis qui a été directeur artistique à la Scala il y a 25 ans et connaît Boulgakov par cœur. Celui-ci a écrit le livret en italien, Edelman l’a traduit en russe, et puis j’ai eu à le retravailler car certaines parties ne fonctionnaient pas. J’ai eu beaucoup d’aide d’Elena Vassilieva sur le livret. La fin et le chien qui chante à deux voix, l’une désagréable et l’autre plus agréable sont mes idées. On s’est beaucoup amusé avec ça !

Crédits photographiques : © Philippe Gontier

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