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Deux beaux portraits de femme au répertoire de Garnier

Le répertoire de ballet de l’Opéra de Paris s’enrichit des œuvres de deux femmes, chorégraphes pionnières dans les années 50, traduisant chacune à sa façon le « roman national ». Rapports de classe ou violences familiales, chacune raconte deux destins tragiques, deux beaux portraits de femme à la narration un peu datée.

, comme l’écrivain Truman Capote avec « De Sang Froid », s’empare en 1948 d’un fait divers sanglant en Nouvelle Angleterre : l’assassinat à la hache de son père et de sa belle-mère par Lizzie Borden, une vieille fille sans histoires. Oppression familiale, voyeurisme, puritanisme, toute la violence de la société américaine est présente dans ce fait divers qui fera grand bruit. Premier ballet authentiquement américain, « Fall River Legend » inclut aussi les scènes et les réjouissances communautaires, comme la Square Dance, telles qu’on peut les voir dans les comédies musicales.
De cette « Fall River Legend », la chorégraphe fait un réquisitoire contre une société américaine puritaine, qui corsète les jeunes filles et en fait des monstres. Le traitement dramaturgique de son récit est très cinématographique. Le ballet commence par un flash-back, l’annonce de la condamnation par le jury de citoyen, et se poursuit avec l’enfance de l’héroïne dans un foyer aimant, au milieu de son père et de sa mère qui disparaît trop tôt. Entre la jeune fille et sa belle-mère que le père devenu veuf, a vite épousée, le drame se noue sans retour possible, reflété par une violence et une profonde intensité chorégraphique. Victime du dénigrement incessant de sa belle-mère, la jeune fille voit son idylle avec un jeune pasteur brisée et tous les plaisirs refusés. Sa vengeance sera terrible ! Visage fermé de bout en bout, la sévère assume entièrement un rôle expressionniste aux ressorts très présents. Elle est parfaite dans le rôle de cette jeune femme éprise d’absolu, psychologiquement perturbée.

, chorégraphe suédoise et créatrice du aujourd’hui dirigé par son fils , a elle aussi choisi un sujet typiquement suédois à l’aube des années 50. La « Mademoiselle Julie » de Strindberg est dans le premier acte une aristocrate hautaine et orgueilleuse, en tenue d’amazone. Frémissante en cette nuit de la St Jean, elle fait les aguicheuses et joue la débauchée. voyait Julie comme une Carmen, femme fatale qui attire les hommes et finit par se perdre, si bien campée par à la même époque.
, qui incarne pour cette Première ce nouveau rôle du répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, passe de l’aristocrate corsetée et sadique à la jeune femme tentatrice en un clin d’œil. Sensuelle et féminine, elle est magnifique. L’objet de son désir ? Un valet nommé Jean, qu’elle ne laisse pas s’amuser avec Clara (pétillante Charlotte Ranson) ni avec Kristin, la cuisinière (parfaite ). Emouvante quand les rôles s’inversent (elle est déshonorée par Jean), ses lignes superbes, la sensibilité de cette très belle danseuse éclate.
Moins bien servi par son rôle de Jean, servile et retors, est un partenaire plus frustre, presque caricatural dans les pas imaginés par Birgit Cullberg. On retrouve en revanche dans les scènes de groupe les pieds flex, sauts carpés et figures grotesques (les trois vieilles femmes, les ivrognes, la cuisinière) que empruntera à sa mère et développera dans ses propres ballets. Dans un décor de gouaches peintes de couleurs vives, sur une musique intéressante et colorée, ces caractères dépeignent une vision un peu datée de la Suède.

Crédit photographique : Anne Deniau pour l’Opéra de Paris