ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Monteverdi par Bob Wilson, la règle et l’épure

Avis aux amateurs (et ils sont nombreux), ce Couronnement de Poppée version est à la mise en scène ce que le Bauhaus à l’architecture : le produit d’une école (ici, le Watermill Center) et la démonstration d’une pensée esthétique à la rigueur imparable. L’archétype scénique ne cède jamais à l’idée d’un abandon, d’une adhésion au drame musical de Monteverdi. Tout juste si le bleu cobalt (signature illustre du metteur en scène américain), cède à des variations vert d’eau, dont la froideur est soulignée par les sempiternelles lignes de fuite et les espaces abstraits. Dans un théâtre où l’affrontement des figures féminines est au cœur du mécanisme dramatique, les cols amidonnés des costumes font souffler une brise élizabéthaine à ce seicento plein de larmes et de passions. Ces mains qui jamais ne se touchent, ces regards toujours évités… tout le jeu d’acteur est limité à un étroit périmètre, comme s’il s’agissait de déshumaniser et désincarner les protagonistes de l’action. Ces options stylistiques soulignent le penchant naturel de la prosodie de Busenello à l’interruption et au pointillé. L’alternance des airs et des récitatifs bute sur un débit corseté, comme contaminé par la rigidité environnante. Le spectateur qui retient son souffle (sans doute jamais à ce point dans une production de ), sent naître en lui la peur que ce fragile édifice de mots et d’images ne soit jeté à terre par l’effet d’un seul détail ou d’un seul geste. À trop jouer sur la corde raide entre le sublime et le ridicule, ce travail austère fixe dans la mémoire visuelle des effets involontaires et dont la répétition tourne au systématique (mimiques grotesques de la nourrice, embarras et complication des sorties à cour ou jardin, fixité des regards et rigidité des silhouettes).

Les colonnes rigoureuses, la végétation du jardin (à la française) ou les volutes de fumée (immobiles !), tout se conjugue au parfait composé, alliance d’une vision stérilisée du beau antique et ascèse du sentiment. Lorsque, dans la scène des retrouvailles entre Néron et Poppée, l’oreille oublie le duo des amants et se laisse perturber par le bruit sourd du moteur qui fait avancer et reculer l’immense chapiteau en feuilles d’acanthes, il est légitime de s’interroger sur les limites d’une approche scénique à ce point naufragée dans la sophistication.

Le plateau inégal est à l’image de l’entre-deux que l’on ressent souvent à Garnier ; comme si le baroque jurait toujours un peu dans une bonbonnière Second Empire. Les seconds rôles tirent leur épingle du jeu, à commencer par la luxueuse en Drusilla et La Fortune. La projection souveraine se libère du corset gestuel wilsonien qui visiblement, la gêne aux entournures. Magnifique instrument, à l’expressivité un rien détachée. La Nourrice de fait oublier par la richesse et la caractérisation de son jeu les limites techniques de la voix. Mention spéciale à la si brève apparition de (Mercure), magistral d’abattage malgré la fuite en avant dans la redoutable péroraison. Le Sénèque d’ a beau s’ouvrir les veines dans un bain fumant, la fluidité de l’émission se restreint dans le masque à une ligne sèche et sans couleurs. est un Néron à la correction un peu grise, incapable de composer vocalement avec Poppée le couple que l’on attend. Le duo final se tourne le dos (au propre comme au figuré), les deux voix cherchant dans deux directions différentes un absolu qui se dérobe. La Poppée rectiligne de ne cherche pas à moduler son caractère pour mieux épouser les contours de son personnage. L’interprétation se tient à distance d’un sentiment qui aurait pu libérer un volume plus adéquat. Malgré un médium étouffant et velouté, on préfèrera la prestation de qui campe un Othon touchant aux contours sfumato, à mille lieues du rôle naïf qu’on nous sert quelquefois. a beau jouer sur les silences de son Addio Roma, son Octavie manque de chair et de fermeté quand il s’agit de passer de la rage de l’épouse répudiée à l’instigatrice du complot.

ne cherche pas à dimensionner les forces de son à la hauteur de ce dramma per musica, qui peine à se satisfaire de ce manque d’épaisseur – dans les pupitres de cordes notamment. L’économie et la prudence de la battue ne jouent pas en faveur d’une sensualité et d’une opulence qu’on appelle de nos vœux. Le théâtre aux angles vifs d’un Harnoncourt ou la folle énergie d’un Rousset manquent ici cruellement.

Crédit photographique : (Seneca), (Valletto) ; (Nerone), (Poppea), (Amore) © Opéra national de Paris / Andrea Messana