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Le Philharmonique de Berlin au Festival de Pâques de Baden-Baden

Pour la troisième année, l’Orchestre philharmonique de Berlin envahit la ville de Baden-Baden pour une véritable cure de musique.

En ouverture de ce Festival de Pâques 2015, les 2500 places du Festspielhaus affichaient complet pour une nouvelle production du Chevalier à la Rose de Richard Strauss avec une affiche de stars sous la houlette de Brigitte Fassbaender, mezzo-soprano reconvertie dans la mise en scène et la direction de maisons d’opéra et elle-même un Oktavian mémorable pour toute une génération de mélomanes. Ayant déjà plusieurs fois abordé le chef d’œuvre de Strauss, Brigitte Fassbaender y tente une épure qui frise le minimalisme. Décor (Erich Wonder) réduit à des transparences de tulle et à des projections de toiles peintes sombres et vaguement expressionnistes figurant, entre autres et sans grand rapport avec la scène, une ville de nuit, une piscine désaffectée ou encore l’intérieur d’une usine ; costumes (Dietrich von Grebmer) ultra colorés dans des tons acidulés, oscillant entre le XVIIIè siècle pour les scènes de représentation et les années trente pour les moments d’intimité ; direction d’acteurs assez discrète et pauvre d’idées originales, réglant efficacement les mouvements mais peinant à occuper le vaste plateau. Bref, un travail scénique assez inoffensif, et dont le principal mérite est de ne contrarier ni l’expression vocale des chanteurs ni la capacité d’écoute du spectateur.

Car l’affiche tient ses promesses et offre en particulier à deux immenses artistes l’opportunité d’exprimer tout leur talent. Port altier, élégance naturelle, est une Maréchale de notre temps, jeune encore, libre, légère et même capricieuse, plus portée à la jalousie qu’à la nostalgie métaphysique sur le temps qui passe. La voix suit toutes les inflexions, somptueusement homogène, d’un galbe de la ligne et d’une plasticité de reine. Le Quinquin de se situe aux mêmes sommets, ardent et passionné, timbre de cuivre et d’or, totalement crédible en adolescent bondissant et bagarreur. La Baron Ochs de est lui aussi parfait, truculent sans vulgarité, volubile sans excès et toujours impeccablement sonore jusque dans l’extrême grave. Un peu paralysée par le trac et l’enjeu, la Sophie d’ fait plus pâle figure avec sa moindre projection et l’apparente fragilité de son aigu mais ne démérite jamais. Luxe de festival, Lawrence Brownlee fait une trop courte apparition pour deux couplets glorieux du Chanteur italien tandis que campe un Faninal intense et engagé. L’ensemble des seconds rôles est aussi soigneusement distribué, du Valzacchi cauteleux de  à la Marianne Leitmetzerin virago et vociférante de .

Luxuriance des timbres et des couleurs, palette dynamique impressionnante, ce qui émane de la fosse confirme que l’Orchestre philharmonique de Berlin demeure l’un des tout premiers orchestres du monde. D’une élégance et d’un équilibre parfaits, la direction animée de fait avancer le spectacle mais se préoccupe plus d’hédonisme sonore que de théâtralité. Cependant, chef et orchestre montrent cette fois une écoute, une réactivité, un soutien aux chanteurs et à la scène qui leur échappait encore lors des précédents Mozart et Puccini.


Le lendemain après-midi, direction la maison de cure et le casino, où la Weinbrennersaal accueillait un court récital (à peine une heure) d’, accompagnée par quelques membres du Philharmonique de Berlin et tout particulièrement par l’excellent clarinettiste Andreas Ottensamer. Au programme, Vienne avec des pièces de Webern, des arrangements pour soprano, clarinette et piano de lieder de Brahms et Mahler et, pour finir, un «Pâtre sur le rocher» de Schubert d’une intense poésie. Par-dessus tout dominait le plaisir de jouer ensemble, de se retrouver pour quelques moments de musique partagée. Notons également une louable volonté didactique de contextualiser les œuvres en expliquant les conditions biographiques de leur écriture.

La soirée au Festspielhaus était dédiée à la figure tutélaire Beethoven. Dans le concerto pour violon, montre une impressionnante maîtrise technique mais son jeu imperturbable, sec et droit, de peu de vibrato, manque singulièrement de lyrisme, tout particulièrement dans un Larghetto qui n’émeut jamais. Dans la symphonie Pastorale, le vétéran Bernard Haitink (86 ans et plus de 50 ans de connivence avec le Philharmonique de Berlin) assure avec brio et peu de gestes un équilibre et une clarté architecturale (avec toutes les reprises) parfaits. Tempo allant, largeur de dynamique, basses ronflantes et bois piquants, l’orchestre y démontre toute son excellence dans une œuvre qui se situe exactement dans son arbre généalogique.


Mais le sommet de ce riche week-end était encore à venir. A quelques centaines de mètres du Théâtre de Baden-Baden pour l’inauguration duquel Berlioz composa Béatrice et Bénédict, et le Philharmonique de Berlin affichaient sa Damnation de Faust en version de concert. L’entente idéale entre le chef et l’orchestre qui suit attentivement la moindre de ses injonctions nous valent une interprétation véritablement anthologique. Marche hongroise brillantissime et puissante, textures arachnéennes du Ballet des Sylphes, violence voire sauvagerie de la Taverne d’Auerbach ou du Pandoemonium (impeccable tenue du Chœur de l’Opéra de Stuttgart renforcé par les voix masculines du Chœur Philharmonia de Vienne), course à l’abîme hallucinée, les sommets musicaux se succèdent jusqu’à une apothéose finale où le ciel s’entrouvre par le miracle de fraîcheur et de naturel d’un chœur d’enfants à la justesse remarquable.

Le Faust de manque quelque peu d’ampleur et d’héroïsme avec ce timbre toujours un peu nasal et ces aigus mixés ou en falsetto, mais le musicien est scrupuleux et toujours sensible et nuancé. Joyce DiDonato incarne une Marguerite vibrante et passionnée, à la puissance torrentielle et à la longueur de souffle infinie, lui autorisant un «D’amour, l’ardente flamme» au legato de rêve. Pour sa première incursion, que l’on n’espère pas unique, dans le rôle de Méphistophélès, Ludovic Tézier offre d’emblée une leçon de style et de chant : incarnation fouillée, aisance, clarté de la prononciation, legato capiteux d’un «Voici des roses» posé sur le souffle et même une touche d’autodérision bienvenue pour la «Chanson de la puce» ou la Sérénade. complète cette distribution de très haut niveau avec son Brander sonore et assuré mais qu’on aimerait plus intelligible.

Crédit photographique : Festspielhaus de Baden-Baden 

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