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Si le Roi Carotte m’était conté… à l’Opéra de Lyon

Attention chef d’œuvre. Ce Roi Carotte d’Offenbach débarque pour la première fois depuis un siècle sur une scène lyrique. Au-delà de l’effet de curiosité, on découvre une oeuvre débordant d’imagination et d’allusions au contexte socio-politique du moment. Plateau et direction orchestrale sont au rendez-vous pour signer un des plus beaux succès de cette fin d’année.

Nous sommes en 1872 et, sur les cendres du Second Empire, ces mauvais farceurs que sont Victorien Sardou et Jacques Offenbach, portent sur les fonds baptismaux cette partition au titre étrange. Le Roi Carotte est une œuvre à tiroir, une farce qui se joue des ciseaux de la censure et dissimule sa subtilité dans des allusions explicites à l’époque… mais qui exigent du spectateur de 2015 une certaine acuité. Entre tubercules, radicelles et radicaux (de gauche et de droite), se cache une savoureuse satire sociale et politique des mœurs post-impériales. La sorcière Coloquinte a juré la perte du roi Fridolin XXIV et fait sortir de terre une carotte maléfique, avec ses acolytes radis. Les costumes sont d’une stupéfiante efficacité, créant une sorte d’effroi hilarant quand ce potager sort de terre au milieu d’une brume digne d’un film d’horreur.

Le palais royal est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les péripéties. Tour à tour vaste bibliothèque, ruines de Pompéi, marché ou barricade révolutionnaire, le spectateur se laisse emporter au gré des délires d’une intrigue qui manque à plusieurs reprises de verser dans le grand n’importe quoi. On a peine à imaginer que l’ouvrage durait à sa création près de six heures (!), principalement en raison des nombreux et très alambiqués dialogues. Jusqu’à Vienne et New York, on salua l’originalité du thème et une mise en scène présentant une débauche d’images et d’effets ahurissants. Pensez donc : A l’origine, vingt-quatre tableaux, une quarantaine de personnages, seize rôles principaux, d’incessants changements de décors, l’éruption du Vésuve (!) et un catalogue de guest stars à faire pâlir de jalousie les botanistes et apprentis Buffon : Fourmis, abeilles, parasites en tout genre…

Ce succès tonitruant n’empêcha pas l’opéra de sombrer rapidement dans l’oubli. On ne peut que se féliciter de l’initiative de l’Opéra de Lyon de redonner vie à cet ouvrage, donné dans une version ramenée à moins de trois heures, avec des dialogues adaptés et « modernisés » par . La mise en scène de va droit au but et joue la carte du trépidant et du magistral. Le presse-purée géant qui trône dans la dernière scène se laisse déguster à courte distance des dernières péripéties de notre calendrier électoral…

Le plateau est dominé par , irrésistible d’abattage en souverain noceur et gaffeur. Amoureux dans un premier temps de la pétulante Princesse Cunégonde (impayable ), il finira par se jeter dans les bras de Rosée-du-soir (sémillante et irrésistible ). Le « bon » génie Robin-Luron est remarquablement interprété par , croquée en personnage de bande dessinée par le crayon de . et tirent brillamment leur épingle du double jeu des ministres véreux… A tout seigneur, tout honneur : Christophe Montagne signe un rôle-titre exquis dans sa veulerie et son comique grinçant. En fosse, le talentueux Victor Aviat pique des deux pour maintenir à flux tendu, l’alternance et le brio des scènes parlées chantées. Un succès, assurément.

Crédits photographiques : (c) Stofleth