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Création mondiale de L’Ombre de Venceslao de Martin Matalon

Après avoir organisé les tournées du Voyage à Reims de Rossini (2008-2010) et des Caprices de Marianne de Sauguet (2014-2016), le a passé commande à et d’un opéra, L’Ombre de Venceslao, inspiré d’une pièce de Copi et représenté à l’Opéra de Rennes en création mondiale.

Au commencement était la pièce de Raul Damonte Botana, alias Copi (1939-1987), romancier et dramaturge argentin exilé en France pour fuir la dictature : L’Ombre de Venceslao, écrite en espagnol en 1977 et traduite en français par vingt ans plus tard. Le livret conserve la crudité de l’œuvre originale dans les mots (« Putain, c’est vraiment dégueulasse la poule crue ») comme dans les situations, et il nous propose une succession de séquences d’une durée allant de quarante secondes à sept minutes. Si l’on peine quelque peu en début de représentation à cerner les personnages et les rapports les unissant, le spectacle impose rapidement sa cohérence et l’univers fascinant de la pièce nous saisit, mêlant personnages en quête d’un nouvel avenir et animaux qui se transforment en véritables protagonistes à l’image d’un perroquet railleur et désopilant.

Sur ce canevas, , compositeur argentin installé en France, a composé 1h25 de musique, soit trente-deux scènes, une ouverture en forme d’impressionnante scène d’orage, et un intermède confiée à quatre bandonéonistes dont la présence est la seule audace d’une composition d’orchestre par ailleurs très classique, mozartienne même selon le compositeur. Précédemment auteur en 1989 d’un opéra de chambre intitulé Le Miracle secret sur des textes de Borges, il fait preuve d’une grande maîtrise du genre et livre une partition d’une modernité tempérée et très soucieuse de l’intelligibilité du texte, avec un recours discret et pertinent à l’électronique. Ce qui séduit avant tout c’est l’inventivité de l’instrumentation et la virtuosité des combinaisons orchestrales mouvantes qui confèrent à chaque scène sa couleur propre. Le tango, étroitement associé au personnage de China, apporte une couleur argentine à l’ouvrage dans lequel on relève également des touches jazzistiques dans l’accompagnement rythmique. L’écriture vocale s’inscrit dans une certaine tradition française et réserve peu de surprises.

Jorge Lavelli a conservé un enthousiasme créatif et un sens de l’image bluffants. Dans un dispositif scénique sobre et transformable à vue, il utilise une paire de rideaux parallèles pour sculpter les espaces et évoquer tour à tour les chutes d’Iguazu et Buenos-Aires, et assure les enchaînements avec un rythme et une virtuosité confondants. Il fait preuve d’une grande précision dans la direction d’acteurs et sert avec tact et acuité le propos mordant et parfois désespéré de Copi. Les éclairages coréalisés avec Jean Lapeyre contribuent particulièrement à l’ambiance des différentes séquences.

Les voix peinent à s’imposer face à l’orchestre en début de représentation, puis montent en puissance. Le rôle-titre, écrit dans une tessiture assez centrale, offre peu d’occasions de s’illustrer à jusqu’à une très poétique scène finale abordée avec concentration et générosité. n’est pas mieux servie mais son timbre riche et profond de contralto nous captive à chacune de ses interventions. En revanche, la soprano suisse fait preuve d’une grande virtuosité dans les coloratures de China, avec une diction incisive, un instrument fruité et un aigu percutant ; elle impressionne également par la liberté de son jeu et la qualité de sa prestation chorégraphique. Le ténor libanais surmonte l’épreuve des impossibles aigus qui lui sont imposés dans la scène très expressionniste de son trépas, tandis que affronte avec bravoure les écarts constants de l’écriture du rôle du vieux Largui.

Sous la baguette précise d’, l’ fait une nouvelle fois preuve de son éclectisme et sert brillamment la partition. On se réjouit que, en un temps où les créations sont si rarement reprises, cet ouvrage captivant entame désormais une tournée sur huit autres scènes françaises mais aussi à Buenos-Aires et Santiago du Chili. C’est amplement mérité au regard de ses évidentes qualités dramatiques et musicales.

Crédit photographique : (China)  ; Martin Matalon & Jorge Lavelli © Laurent Guizard