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Schubert un brin prosaïque sous les doigts de Louis Schwizgebel

Après quelques enregistrements déjà remarqués, dont des visions modernes de deux célèbres concerti de Saint-Saëns, le jeune pianiste sino-suisse , pour un premier disque de sonates, ose programmer le Schubert le plus noir. Le résultat est certes honorable, mais il s’agit ici de lectures presque hédonistes délaissant quelque peu l’architecture globale des œuvres ou l’épanchement expressif du discours.

Réunir de la tragique première sonate de l’ultime trilogie de 1828 et la grande sonate en la mineur de trois ans antérieure, particulièrement sombre et mélancolique, tient de la gageure. , jeune quasi-trentenaire, deuxième prix en 2005 au Concours international de musique de Genève et en 2012 au concours international de Leeds se risque à ce défi.  Nous avons affaire à un incontestable talent de pianiste par de probantes qualités de toucher et de couleur. Mais est-ce ici suffisant ?

Car c’est l’observation maniaque des oppositions de nuances, des indications de phrasés ou d’accents de la partition qui semblent l’emporter au détriment d’une implication vraiment personnelle, et d’une vision de ces œuvres d’un romantisme très noir. Dès l’énoncé de l’Allegro de la Sonate D.958 (avec ces accords piqués, ici presque trop détachés) ou ailleurs, dans toute l’exposition du Moderato de la Sonate D.845, nous avons parfois l’impression d’une stagnation de l’énonciation, et d’une absence de progression ou d’urgence dramatique sacrifiées sur l’autel de la seule sonorité très cultivée, au demeurant, et magnifiquement captée par les micros de Nicolas Bartholomée.

Pour la Sonate en ut mineur D.958, où est le sens du tragique de l’Adagio ou la course à l’abîme du complexe Allegro final (qui semble ici s’asphyxier), qu’y mettaient récemment chacun à leur manière Nicolas Lugansky (Ambroisie, clef d’or 2016) ou Elisabeth Leonskaya (Easonus, clef du mois en mai 2016), ce sans évoquer les Richter (diverses versions chez divers éditeurs), Pollini (DGG) ou Brendel dernière manière (Decca) ?

Pour la sonate D. 845, les contrastes très abrupts du Moderato initial au gré des répétitions inhérentes à la forme sonate, ou l’enfilade de variations de l’Andante poco moto semblent tourner à vide, quand on se souvient de la science de la gradation parfois écrasante qu’y mettait un Radu Lupu (Decca) ou un Brendel dans son ultime version (Decca), sans oublier la totale recréation sur un pianoforte Johann Fritz d’Andréas Staier (Teldec/Warner).

Bref, les qualités pianistiques et un certain idéal sonore de l’artiste sont au rendez-vous, mais nous aurions souhaité peut-être un peu moins de prosaïsme et plus d’implication personnelle par-delà le seul respect du texte. De la sorte, ce disque ne peut s’imposer comme un premier choix au sein d’une discographie déjà relevée.

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