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Elisabeth Leonskaja ou l’éternel retour schubertien

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Franz Schubert (1797-1828) : huit dernières sonates pour piano, en la mineur D. 784, en ut majeur D. 840 « reliquie », en la mineur D. 845, en ré majeur D. 850 « Gasteiner », en sol majeur « fantaisie » D. 894, en ut mineur D. 958, en la majeur D. 959, en si bémol majeur D. 960- Lisa Leonskaja : piano. 4 CD eaSonus. Enregistré en 2015 à la Meistersaal de Berlin. Durée : 4 h 53’. Bonus : 1 DVD de 82’ : récital de Moscou du 26 juillet 1993 avec Sviatoslav Richter, consacré à des arrangements par Edvard Grieg (1843-1907) pour deux pianos des sonates K 283-545 et 533/494 ainsi que de la Fantaisie K 475 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

 

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schubert leonskaia

Pour son nouveau label contractuel eaSonus, fondé en 2013, et en marge de son soixante-dixième anniversaire, revient une nouvelle fois à Schubert, le compagnon de toute sa vie d’interprète pour un maître-album.

Au fil des labels qui ont marqué sa carrière – et ce depuis son premier disque soviétique (Melodiya, 1971) qui déjà reprenait outre le quatrième impromptu du premier recueil, une première approche déjà très décantée de la pénultième sonate en la majeur D 959, a toujours beaucoup servi Schubert : outre un disque plus léger isolé chez MDG, l’ensemble du legs Warner reprenant le quintette La Truite avec trois membres du quatuor Alban Berg (EMI, 1985) et cinq autres CDs enregistrés de 1988 à 1996 pour Teldec (en partie republié chez Apex) centrés sur les cinq dernières sonates, devrait bientôt être republié en coffret.

Néanmoins ce nouvel ensemble somptueusement enregistré en la Meistersaal de Berlin durant l’année 2015 et regroupant les huit dernières sonates du compositeur autrichien permet d’appréhender l’artiste dans toute son évolution récente et sa haute maturité et, cela va sans dire, dans la pleine maîtrise technique de ses moyens. Si on la compare à elle-même, la pianiste s’est comme désinhibée au fil des ans en studio ; là où l’on pouvait trouver une certaine réserve pudique voire une certaine froideur analytique jadis, rencontre-t-on aujourd’hui une sorte de suprême maîtrise dans l’expression et de relative sérénité dans la domination du discours musical et des plans sonores, le tout dans un respect absolu du texte nimbé ainsi d’une réelle continuité dramatique et émotionnelle. La sonorité est davantage creusée, enrichie par un sens harmonique qui s’est encore aiguisé. Et dans cet univers où la plus grande douceur ou la nostalgie d’un bonheur perdu côtoient une violence contenue mais paroxystique, l’interprète n’a pas peur de noircir à juste titre le trait, notamment dans la trilogie finale rarement rendue aussi cinglante. Ce Schubert se place moins dans un environnement viennois un peu enrobé ou gourmé que dans l’esprit d’une filiation germanique à venir : un Schubert qui par ses affres et ses abysses tend par-delà les années et les générations la main à un Schumann et à un Brahms : une filiation allemande toujours défendue par un pan de l’école russe de piano, depuis Heinrich Neuhaus en passant par ses élèves Sviatoslav Richter ou Emil Gilels et leur descendance directe telle Elisabeth Leonskaja.

Ainsi d’emblée, la courte sonate en la mineur D. 784, si proche du climat du lied Der Zwerg (D. 771) – une nouveauté au disque pour l’artiste, avec les D. 840 et 845 – connaît-elle ici une version de référence par ses abrupts contrastes entre phrases fantomatiques et climax dynamiques. Le même climat angoissé enserre le mouvement initial ténébreux de la grande sonate en la mineur D. 845, où l’artiste relâche heureusement la tension dans le sublime thème et variations qui sert de mouvement lent.
Pour la sonate Reliquie D. 840, la pianiste russo-autrichienne se contente des deux seuls mouvements achevés par Schubert (par opposition à Sviatoslav Richter qui jouait les deux derniers tels que laissés inachevés par le compositeur) dans un climat d’aménité plus bonhomme qui sied également à la magnifique sonate Gasteiner D. 850 (l’une des plus délicates techniquement du cycle, déjà très réussie par l’artiste dans son précédent enregistrement pour l’instant indisponible en Europe) dont la présente version sur les plans pianistiques et musicaux n’a rien à envier à Emil Gilels (Sony, 1964) : ces deux œuvres sont de rares moments de détente heureuse dans ce quadruple album exigeant.

Comparer Elisabeth Leonskaja à elle-même dans les quatre dernières sonates à un quart de siècle de distance réserve quelques surprises : les tempi se sont légèrement resserrés dans les mouvements initiaux au profit d’une plus grande continuité musicale et dramatique, avec un sens du cantabile et du legato confondant, dans la Sonate-fantaisie D. 894, ou l’ultime en si bémol majeur D. 960. La sonorité est à la fois plus fondue et plus différenciée (écoutez ces notes répétées et ces batteries d’accord du premier temps de la sonate D. 960 pour chacun desquels la nuance varie), de manière parfois quasi immatérielle (andante sostenuto de la même D. 960) ce qui n’empêche pas le drame intense de poindre dans la section centrale de l’Andantino de la D. 959 et les conflits de déchirer les espaces sonores de l’entière ultime sonate, où même la tonalité majeure du final n’est guère réconciliatrice dans ce voyage vers nulle part. Cet approfondissement de l’approche est peut-être un peu moins patent pour la quasi-beethovénienne sonate en ut mineur D. 958 (dont l’enregistrement Teldec – Apex était déjà une parfaite réussite) et dont Elisabeth Leonskaja gomme un peu l’aspect de course à l’abîme du final, plus aigu dans sa première version.

Cet album se veut aussi commémoratif avec un long texte biographique – hélas seulement en anglais et allemand – et évoque avec moult photos inédites le parcours d’Elisabeth Leonskaja depuis sa Géorgie natale jusqu’à son installation occidentale, une triple interview de l’artiste (quelques considérations générales sur la musique, puis sur et enfin un hommage vibrant à Sviatoslav Richter) et en cadeau-bonus, le DVD de l’enregistrement d’un récital à deux pianos enregistré à Moscou en 1993 avec ce vénéré maître dans quatre arrangements à deux pianos d’œuvres de Mozart par Edvard Grieg : témoignage émouvant mais musicalement plus mince et anecdotique quant au propos, malgré les trésors de musicalité des interprètes. Qu’aurait donné une rencontre de ces immenses artistes autour de…  ? L’essentiel de cet album est évidemment ailleurs !

Si, bien entendu, d’autres conceptions des sonates de sont possibles, plus viennoises et intellectuelles (Brendel), plus traditionnelles (Serkin, Kempff), plus classicisantes (Zacharias), plus immatérielles (Lupu), voire plus « françaises » (Dalberto), pour ne citer que quelques pianistes associés souvent au compositeur, avec cet enregistrement Elisabeth Leonskaja nous lègue sans doute, sinon une sorte de testament musical (pour une carrière que l’on espère encore longue) du moins un total accomplissement artistique au travers d’œuvres qu’elle aura toute sa vie tendrement aimées et avec science et humilité, apprivoisées et servies.

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Franz Schubert (1797-1828) : huit dernières sonates pour piano, en la mineur D. 784, en ut majeur D. 840 « reliquie », en la mineur D. 845, en ré majeur D. 850 « Gasteiner », en sol majeur « fantaisie » D. 894, en ut mineur D. 958, en la majeur D. 959, en si bémol majeur D. 960- Lisa Leonskaja : piano. 4 CD eaSonus. Enregistré en 2015 à la Meistersaal de Berlin. Durée : 4 h 53’. Bonus : 1 DVD de 82’ : récital de Moscou du 26 juillet 1993 avec Sviatoslav Richter, consacré à des arrangements par Edvard Grieg (1843-1907) pour deux pianos des sonates K 283-545 et 533/494 ainsi que de la Fantaisie K 475 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

 
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