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60ème Concours de Genève, encore un palmarès contestable

Concours, La Scène

Genève. Conservatoire de Genève, Studio Ernest Ansermet, Bâtiment des Forces Motrices, Victoria Hall. Du 01-XI-2005 au 18-XI-2005. Alto : Sonate Arpeggione de Schubert, Trio pour flûte, alto et harpe de Claude Debussy (avec José Daniel Castellon (flûte) et Anne Bassand (harpe)), Concerto pour alto et orchestre de Béla Bartok, Orchestre de Chambre de Genève. Direction : Paul Goodwin. Piano : Kammerkonzert pour piano et 17 instruments de Klaus Huber (1924). Ensemble Contemporain du Conservatoire de Musique de Genève. Direction : Jean-Jacques Balet. Concerto n° 4, op. 58 de L. van Beethoven. Orchestre de la Suisse Romande. Direction : Jean-Bernard Pommier

Fondé en 1939, le Concours de Genève (précédemment Concours Internationaux d’Exécution Musicale) fête sa 60e édition. L’histoire de cette prestigieuse compétition est parsemée de lauréats tout aussi célèbres. Si Arturo Benedetti Michelangeli devait en être le premier lauréat, Teresa Berganza, José van Dam, Martha Argerich, Salvatore Accardo, Maxence Larrieu, Heinz Holliger, comme ont orné la table des succès. D’autres, moins connus, ont connu une gloire éphémère sinon une carrière discrète. Mais la fascination de ce concours continue d’attirer les jeunes artistes en quête de gloire. Depuis quelques années, faute de moyens, le concours de Genève a connu une certaine perte de vitesse. L’arrivée de nouveaux sponsors a redonné vie à cette compétition qui aujourd’hui reconstruit sa réputation d’antan à travers des exigences de qualification aux finales particulièrement sévères.

Cette année, tant pour le piano que pour l’alto, le vainqueur n’a été proclamé qu’à l’issue de deux finales distinctes. Pour l’alto, une première finale opposait les derniers rescapés des éliminatoires et des récitals successifs dans une confrontation autour de la musique de chambre avant de se mesurer dans une dernière épreuve avec orchestre. Pour le piano, une finale de musique contemporaine précédait une dernière épreuve avec orchestre.

Épreuves d’Alto

Première des deux épreuves finales, les altistes présentaient la Sonate Arpeggione de Schubert et le Trio pour flûte, alto et harpe de . Si l’Ukrainien ne laisse personne indifférent par son extraordinaire aptitude à raconter sa musique, l’intériorité et la belle sonorité instrumentale de l’Allemande Barbara Buntrock force l’admiration. Trop sage, peut-être qu’un petit grain de folie en aurait fait une artiste complète. L’Américaine impose quant à elle son autorité débordante forgée au creux d’une admirable musicalité. Elle doit malheureusement ses imprécisions rythmiques à son lyrisme excessif. Le plus jeune du groupe, le Polonais Ryszard Groblewski s’avère le musicien le plus complet. Sans artifice, presque immobile, il voue toute son attention à la beauté des notes, à la justesse du phrasé et à l’intensité de son discours musical. Impeccablement centré, sa prestation du trio de Debussy est révélatrice de son exceptionnelle classe. Disposant des instruments dans une géographie autre que celle de ses collègues, il donne à l’œuvre debussienne des couleurs jusqu’ici inconnues. En véritable chef du plateau, il impose sa version de l’œuvre avec la seule évidence de sa musique. Entraînant ses congénères, il modèle l’œuvre sans apparente fatigue, offrant au public l’un des plus beaux moments d’émotion de la soirée. Déjà, on pressent le vainqueur potentiel du concours.

Au lendemain de cette épreuve, le concert final avec orchestre s’annonçait comme une formalité. Les différentes interprétations du Concerto pour alto et orchestre de Béla Bartok n’ont fait que confirmer les impressions du jour précédent. C’est donc très logiquement que le jury a décerné le premier prix à Ryszard Groblewski, Jennifer Stumm et se partageant le deuxième prix. Alors que Barbara Buntrock recevait le Prix spécial « Dr. Glatt » destiné à une soliste particulièrement méritante.

Épreuves de piano

Le concours de piano de cette année était particulièrement difficile. Entre le 4 et le 18 novembre, les concurrents devaient faire face à une éliminatoire, deux récitals et deux épreuves finales. En éliminatoire, les candidats présentaient deux mouvements consécutifs d’une Sonate de et une Etude de Frédéric Chopin. Les vingt concurrents retenus devaient alors offrir un premier récital composé d’une des Ballades de Frédéric Chopin, trois des Huit Préludes de et une Sonate de Beethoven. Un second récital au libre choix des candidats réunissait dix sélectionnés, avant que les quatre derniers prétendants s’affrontent dans une première finale. Il leur était demandé de se comparer dans un récital de compositeurs contemporains et un Kammerkonzert pour piano et 17 instruments de (1924). Deux jours plus tard, ils se retrouvaient dans une autre finale avec orchestre avec, au choix, le Concerto Op. 54 de Robert Schumann, le Concerto n° 3 de Béla Bartok ou le Concerto n° 4, op. 58 de L. van Beethoven.

Contrairement aux épreuves sportives où seul le résultat de la finale sacre le vainqueur, dans ce concours, les concurrents sont jugés après chaque épreuve, et reçoivent un certain nombre de points. Celui qui comptabilise le plus grand nombre de points est déclaré vainqueur, indépendamment de sa dernière prestation. Un règlement discutable au vu des prestations de chacun lors des deux finales.

Dans cette ultime confrontation, le hasard a voulu que les concurrents choisissent tous le Concerto n° 4 de Beethoven. Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, la reprise de la même œuvre tout au long de la soirée n’a pas été lassante tant était différente l’interprétation de chacun des concurrents. Ouvrant les feux, la belle pianiste américaine Deborah Lee a manqué son rendez-vous beethovénien. Outre ses fréquentes hésitations, sa soumission totale à l’orchestre lui a joué plus d’un tour dans les passages rythmés. De son côté, le Russe s’empare de ce concerto avec une autorité formidable, une précision diabolique et un toucher de clavier impressionnant de nuances. On imagine mal comment on pourrait encore mieux faire. Quand arrive Irina Zahharenkova, la frêle et blonde estonienne délivre un Beethoven d’un romantisme exacerbé. Si elle manque de la force physique nécessaire à cette œuvre, son intériorité, sa musicalité extrême, l’émotion qui se dégage de son piano sont bouleversantes. Fermant la marche, -Wang attaque ce concerto avec une belle musicalité quoique sans grande envergure. Après la prestation de la pianiste estonienne, son piano semble moins coloré et moins vivant que celui de sa collègue.

Après trois quarts d’heure d’attente, le jury délivre son étonnant palmarès.

Il a 18 ans. Il est beau garçon. Il a du charisme. Il possède un potentiel artistique phénoménal. Avec un tel pedigree, on lui donnerait le bon Dieu du piano sans confession. Et c’est un peu ce qu’a décidé le jury de ce 60ème Concours de Genève en attribuant au Suisse -Wang le prix de piano. Pas le premier prix. Le second. Cachés derrière un étrange « parce que le premier prix ne doit être décerné que dans des cas d’exception », les membres du jury ont jugé le niveau des concurrents insuffisamment élevé pour attribuer cette récompense suprême (comme si tous les premiers prix du Concours de Genève avaient été des exceptions!). Ainsi, les autres concurrents, l’Estonienne Irina Zahharenkova et le Russe se sont vus décerner le troisième prix ex-aequo pendant que l’Américaine Deborah Lee recevait le prix spécial « Georges Leibenson » décerné à une pianiste particulièrement méritante.

Si le public a conspué le manque de courage du jury de ne pas avoir décerné de premier prix, il a été ravi que « son » prix, le Prix du Public, revienne au genevois Louis Schwizgebel-Wang.

L’an prochain, le Concours de Genève sera à nouveau dédié au piano. Le deuxième « instrument » du concours sera le quatuor à cordes.

Pourquoi faut-il que la limpidité du choix d’un jury désignant les lauréats d’un concours d’alto ne soit pas aussi évidente que celle d’un autre jury devant s’investir dans le couronnement d’un pianiste? Probablement, la raison est à rechercher dans l’esprit de ces « pianistes de jury ».

Le piano est instrument réservé aux solistes. Qui n’a pas le génie d’un Arturo Benedetti Michelangeli, d’un Evgeny Kissin ou d’une Martha Argerich, verra sa carrière misérablement confinée. S’il ne termine pas ses jours dans le bar d’un hôtel où personne ne l’écoutera, il aura de fortes chances pour que sa carrière de concertiste se borne à quelques récitals au profit de paroisses désargentées. Il retournera ensuite à son existence de professeur reprenant sempiternellement « La lettre à Elise » et d’interminables leçons de solfège et de piano prodigués à des enfants boutonneux portés en triomphe par des parents convaincus d’avoir conçu des génies. Pour autant qu’il fréquente certains cercles influents peuplés de croulants et de rombières emperlées, il pourra rêver de figurer un jour dans un jury de concours pour se permettre de juger ses jeunes congénères. Frustré d’avoir raté sa carrière internationale, de n’être reconnu que comme un professeur de clavier, sa responsabilité se résumera à donner des notes à des pianistes plus talentueux que lui. Sa victoire suprême consistant évidemment, à éliminer celui qui risque de devenir ce qu’il n’a jamais pu être.

Si malgré ces quelques remarques, vous persistez à pianoter. Soit! Mais de grâce, ne faites confiance qu’à vous-même. Jamais aux concours!

Tant qu’on ne remplacera pas le jury des hommes et leurs faiblesses de jugements par des machines capables de dire si les notes d’une partition ont toutes été jouées et par des mélomanes sensibles à l’expression artistique, seul le rideau occultant la vue des artistes par les membres du jury pourra apporter un semblant d’intégrité à leur jugement. Et qu’on cesse d’accepter des juges ayant leurs élèves dans la compétition (ou le contraire). Même en leur interdisant de voter pour leurs protégés, comment ne pas être soupçonneux de leur influence sur le vote des autres jurés?

Crédit photographique : © Concours de Genève, Bernard Cottet

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