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Romeo Castellucci offre de vraies funérailles à Jeanne d’Arc

Nouveau moment historique pour Jeanne d’Arc. Le metteur en scène allonge d’une bonne demi-heure le bref chef-d’œuvre d’Arthur Honegger et tient en haleine aussi bien les réfractaires à son style qu’à celui d’un compositeur pour qui l’adjectif populaire était un compliment.

« Les grands metteurs en scène mettent sur scène quelque chose que vous n’avez jamais vu ailleurs » affirme . Ce fut le cas pour Parsifal à La Monnaie, pour Orphée et Eurydice à Vienne et Bruxelles. Pour Moïse et Aaron à Paris. Ça l’est pour Jeanne d’Arc au bûcher à l’Opéra de Lyon.

Castellucci envoie au bûcher les oreilles du bestiaire claudélien, les poulaines et les drapés d’un Moyen Âge d’opérette (clin d’œil des saluts excepté) mais aussi l’imposante masse chorale. Jeanne entendait des voix : le spectateur entendra des voix. « Je suis seule » clame Jeanne dans la scène finale. Jeanne était seule au bûcher. Jeanne sera seule dans… une salle de classe ! Formidable idée, et si riche de sens, que de placer l’icône française, écartelée entre les idéologies les plus funestes, dans le temple de la laïcité, dans ce théâtre du savoir où, génération après génération, sa belle et triste histoire fut contée à tant de têtes blondes !

Ceux qui déplorent encore la dictature des metteurs en scène venus du théâtre voient leurs arguments fondre devant une œuvre rêvée en 1938 par son duo d’auteurs (, ) comme le parfait mélange de théâtre et de musique (les deux rôles principaux sont parlés). Ce qu’étaient les Mystères du Moyen Âge, auxquels la commanditaire, la grande actrice Ida Rubinstein, voulait rendre hommage.

Le très beau décor (dû aussi à Castellucci) montre l’ordonnance au cordeau d’une classe de naguère et du couloir y attenant. Un prologue muet de 15 minutes met en scène la fin des cours puis l’apparition d’un « technicien de surface ». L’homme commence son ouvrage, s’endort sur une table sous un néon vacillant…Se ressaisissant, il va vraiment faire le ménage, vidant l’endroit de tout son mobilier avec une violence et un essoufflement grandissants. Cela impatiente une partie du public lyonnais (pourtant un des plus gâtés de France en matière d’imagination scénique) qui, comme s’il avait quelque chose de plus important à faire que d’être tout simplement là, invective : « On appelle les déménageurs ? » « Vous voulez qu’on vous aide ? » Pourtant ce cérémonial obsessionnel a l’avantage de préparer l’oreille aux premiers accords piano venus des profondeurs de la fosse (on n’en dira hélas pas autant des derniers tuilés avec l’irruption trop précoce de la maréchaussée) en même temps qu’il sert de mise en condition au Mystère qui va suivre.

Jeanne, l’œuvre, est un Mystère. Jeanne, le personnage, en est un aussi. Par quel mystère aussi l’obscur, le sans-grade, l’anonyme (comme Jeanne à Domrémy), l’homme qui s’affaire sur la scène, se barricade-t-il dans la classe pour devenir Jeanne ? L’homme (excellente idée si l’on songe à l’androgynie de la vierge guerrière taclée par l’Histoire) va devenir femme. Jusqu’à la nudité de la mort, on le verra se dépouiller de ses oripeaux personnels. Le plancher de la classe, désossé avec frénésie, sera quant à lui forcé de rendre d’autres oripeaux, ceux de l’Histoire : lambeaux de tissus, épée… La classe s’estompera derrière des murs venus des cintres, restaurant le blanc castelluccien pour les scènes lumineuses du Roi qui va-t’à Rheims, du Trimazô. Un cadavre de cheval sera glissé au sol pour une audacieuse chevauchée orgastique. Puis la pénombre de l’oubli gagnera l’ensemble. Jeanne creusera la tombe dans laquelle son corps finalement nu basculera dans les entrailles de l’Histoire. Entre suspense angoissant et visions jusqu’au-boutistes, tout fonctionne.

Jusqu’au-boutiste aussi, la très claudélienne (elle disait si bien L’Échange) , à laquelle Castellucci rend un hommage mérité autant qu’inédit en incluant à son décor un blason géant aux initiales de la comédienne (A. B.). se démarque de ses récentes devancières (Huppert, Borgeaud, Keller, Denicourt, Testud, Cotillard : d’Ida Rubinstein à Ingrid Bergman, l’œuvre a toujours fasciné les actrices), non seulement par son physique mais aussi par un timbre moiré de raucité étouffée (homme ou femme ?). Pour Frère Dominique, Castellucci fait jouer au prenant le rôle de proviseur impuissant à juguler la catastrophe qu’il jouait déjà dans La Journée de la jupe : rappelons qu’Isabelle Adjani défendait dans ce film une laïcité sans adjectifs en se barricadant elle aussi dans… une salle de classe.

L’enthousiasme ne doit pas occulter la seule réserve. , le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon maîtrisent à la perfection la flamboyance d’une œuvre aux atmosphères si contrastées, même si l’on aurait toutefois souhaité plus présents les irrésistibles apports des ondes Martenot. Mais le parti-pris de sonoriser le chœur réfugié à l’Amphithéâtre (niveau moins deux du bâtiment) enlève un peu d’impact et d’accessibilité au chef-d’œuvre d’Honegger dont l’imposante partie chorale semble nous parvenir d’un mégaphone géant. Mais c’est le prix que l’on est prêt à payer, tant la scène compense l’inconfort auditif et combien elle imprime dans la mémoire du spectateur le choc d’une conception en tout point mémorable.

Crédits photographiques: © Stofleth

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