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Jeanne d’Arc au Bûcher, une genèse mouvementée

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Ida Rubinstein (188 ?-1960), actrice, danseuse et mécène russe réfugiée en France est la commanditaire de Jeanne d’Arc au Bûcher. Curieuse personnalité, à l’origine de plusieurs chefs-d’œuvre (le Boléro de Ravel, Perséphone et le Baiser de la Fée de Stravinsky, le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy), collaboratrice de Fokine, D’Annunzio, Honegger, Milhaud, Claudel, Valéry, Gide, …

 

Une commanditaire fantasque

(188?-1960), actrice, danseuse et mécène russe réfugiée en France est la commanditaire de Jeanne d’Arc au Bûcher. Curieuse personnalité, à l’origine de plusieurs chefs-d’œuvre (le Boléro de Ravel, Perséphone et le Baiser de la Fée de Stravinsky, le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy), collaboratrice de Fokine, D’Annunzio, Honegger, Milhaud, Claudel, Valéry, Gide, … et aujourd’hui bien oubliée, en partie en raison du mystère dont elle aimait s’entourer (elle n’a jamais divulgué sa réelle date de naissance, son acte d’état-civil ayant été détruit lors de la Révolution Russe) et aussi à cause du pillage de son appartement parisien pendant la seconde Guerre Mondiale, l’actrice étant réfugiée à Londres.

est née entre 1883 et 1888 à Kharkov, en Russie, d’une riche famille bourgeoise d’origine juive. Bien qu’orpheline très tôt, elle reçoit une éducation poussée et poursuit ses études à Saint-Pétersbourg, où elle suit de près la vie artistique. Passionnée de théâtre, elle prend ses premières leçons en cours particuliers et se fait remarquer dans Antigone dès 1904. Encouragée par ce succès, elle convainc Leon Bakst, Alexandre Glazounov et Michel Fokine de monter Salomé d’Oscar Wilde – en création russe. Elle prend auprès du chorégraphe quelques cours de danse pour mettre au point la Danse des Sept voiles, mais peu avant la création le Saint Synode interdit l’œuvre. Le 16 novembre 1908 est donc créé une pantomime muette d’après Salomé qui malgré tout fit scandale, mais cela suffit à Serge de Diaghilev pour la remarquer et l’embaucher dans ses Ballets Russes. Elle remporte à Paris son premier succès en 1909 avec le ballet Cléopâtre (musique d’Anton Arenski, chorégraphie de Michel Fokine), suivi en 1910 de Schéhérazade. Mais elle s’émancipe rapidement des Ballets Russes, notamment grâce au poète Robert de Montesquiou et à l’homme d’affaire Walter Guiness, son amant. Montesquiou la présente à D’Annunzio, réfugié à Paris, en la vantant comme la «tragédienne idéale». Pour elle, le poète italien écrit le Martyre de Saint Sébastien, dont la musique fut confiée après réflexion (Schmitt ? Roger-Ducasse ?) à Claude Debussy. La création le 22 mai 1911 est entachée de scandale : on ne plaisante pas avec l’image des Saints dans une France dont une partie de la population n’accepte pas les mesures anticléricales du gouvernement en place. Mais pour arriver à réciter ce long texte, Ida Rubinstein n’a pas hésité à se perfectionner auprès de Sarah Bernhardt, surtout pour effacer son accent russe. Elle recommence en 1912 avec Hélène de Sparte, drame en 4 actes d’Emile Verhaeren sur une musique de Déodat de Séverac.

Ida Rubinstein - Photo (c) DRAidée par Walter Guiness qui finance ses projets elle ne cesse jusqu’en 1934 de monter des spectacles hybrides mêlant théâtre, poésie, mime, danse, arts plastiques et musique, et ce en louant pas moins que le Palais Garnier. Elle fait se rencontrer poètes, musiciens, chorégraphes et plasticiens qui sans elle n’auraient jamais travaillé ensemble : Paul Valéry, Gabriele d’Annunzio, André Gide, Paul Claudel, Michel Fokine, Bronislava Nijinska, Leonid Massine, Igor Stravinsky, Maurice Ravel, Darius Milhaud, Jacques Ibert, Florent Schmitt, Alexandre Benois, André Barsacq, … Les résultats vont du pire au meilleur mais on peut retenir la traduction par André Gide d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare (musique de Florent Schmitt, 1920), Phaedre de D’Annunzio/Honegger, Amphion de Valéry/Honegger, … sans parler des ballets (le Boléro, le Baiser de la Fée, …). Affaiblie financièrement par la crise de 1929 et sa rupture d’avec Walter Guiness, sa dernière production fut la Perséphone de Gide/Stravinsky en 1935 et elle ne put jamais faire créer Jeanne d’Arc au Bûcher.

Convertie en 1936 au catholicisme, elle fuit la France pour Londres en 1940 puis revient à Paris peu après la Libération où elle organise divers gala de charité. En 1953 elle se retire définitivement de la scène et s’installe dans sa villa «les Olivades» à Vence (Alpes-Maritimes) où elle meurt dans l’oubli et la solitude en 1960.

L’origine de «Jeanne d’Arc au Bûcher»

En 1934 sous l’égide de Gustave Cohen, un groupe d’étudiants de la Sorbonne – les Théophiliens – redonne vie au théâtre médiéval. En 1934 ils exécutent le Jeu de Robin et Marion d’Adam de la Halle, dont la musique a été restituée par Jacques Chailley. Ida Rubinstein, qui était dans l’assistance, décide de reprendre un ancien projet qu’elle avait alors soumis à D’Annunzio : un mystère médiéval sur le personnage de Jeanne d’Arc.

Arthur Honegger - Photo (c) DRElle organise peu après un repas regroupant Gustave Cohen, Jacques Chailley – aux titres de consultants – – pressenti comme compositeur- et Jeanne d’Orliac, romancière, pressentie pour écrire les paroles. Mais un désaccord entre la femme de lettre et Honegger ralenti le projet. Ida Rubinstein, qui vient de commander la Sagesse à Darius Milhaud et Paul Claudel, pense à ce dernier. Mais le poète-diplomate refuse. Honegger tente en vain de le persuader… C’est le jour même dans le train qui le ramène à Bruxelles que Claudel eut une vision qui l’incite à accepter cette commande. Deux semaines plus tard il revient à Paris avec le manuscrit de Jeanne d’Arc au Bûcher.

Honegger commence à composer en janvier 1935 mais doit s’interrompre, au grand dam d’Ida Rubinstein, pour honorer un ballet de Serge Lifar, Icare, dont l’accompagnement est exclusivement confié aux percussions. Le 30 décembre de la même année Jeanne d’Arc au Bûcher est complètement finie. Mais les finances d’Ida Rubinstein sont au plus mal et elle ne peut réunir les fonds nécessaires pour louer l’Opéra de Paris. La date de création est constamment repoussée alors que les décors d’Alexandre Benois sont prêts. L’œuvre est pourtant connue des milieux musicaux, mais Ida Rubinstein ayant acheté les droits, elle en garde l’exclusivité. Honegger finit par la convaincre de monter Jeanne d’Arc au Bûcher en version oratorio par Paul Sacher à Bâle, le chef d’orchestre-mécène montrant le plus vif intérêt pour la partition. Le 12 mai 1938 l’œuvre est enfin créée à Bâle avec la commanditaire dans le rôle-titre et Jean Périer dans celui de Frère Dominique. Le triomphe est au rendez-vous.

Des reprises chaotiques et à succès

Le 8 mai 1939 Jeanne d’Arc au Bûcher est créée en France, à Orléans, sous la protection de l’évêque de la ville, par l’Orchestre Philharmonique de Paris dirigé par Louis Forestier, Ida Rubinstein étant Jeanne et Jean Hervé, Frère Dominique. Les mêmes interprètes la donnent le 13 juin au Palais de Chaillot à Paris. L’année suivante l’œuvre est créée à Bruxelles par Louis de Vocht à la tête de l’Orchestre National de Belgique, toujours avec Ida Rubinstein.

Paradoxalement la création scénique eut lieu pendant l’Occupation en juin 1941 à Lyon. Le Haut Commissariat à la lutte contre le chômage de Vichy organise dans la zone «non-occupée» une série de spectacles en tournées. Jeanne d’Arc au Bûcher, retenue essentiellement pour le symbole de l’héroïne plus que pour sa musique ou son texte, est de ceux-là. La tournée, qui dure un mois, est triomphale. Paul Sacher de son côté dirige l’oratorio dramatique en création scénique suisse le 13 juin 1942 (en version allemande). Quelques jours plus tard Jeanne d’Arc au Bûcher est repris en version de concert au Palais de Chaillot sous la direction de Charles Munch en l’honneur des 50 ans d’Honegger. La pièce est reprise dans une version radiodiffusée en 1943, puis créée en Italie.

Paul Claudel - Photo (c) DREn 1944 Claudel demande à Honegger de rajouter un prologue – l’œuvre commençait initialement sur les appels de Frère Dominique. L’Opéra de Paris avec Ida Rubinstein devaient créer cette nouvelle mouture, mais Honegger est victime de l’ostracisme qui condamne les trop nombreuses exécutions de ses œuvres sous l’Occupation. La création eut lieu à Bruxelles en version de concert au Palais des Beaux-Arts le 2 février 1946, avec Marthe Dugard et Raymond Gérôme sous la direction de Louis de Vocht. Cette production est finalement donnée à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, l’année suivante. 1947 est une année faste : création française de la nouvelle version à Strasbourg (avec Ida Rubinstein), tournée au Pays-Bas grâce à Louis de Vocht, créations en Grande-Bretagne et en Autriche, et surtout une série de représentations scéniques à la Scala de Milan sous la direction de Paul Sacher. A la fin de l’année Jeanne d’Arc au Bûcher est créée en Argentine. L’œuvre est lancée, sa carrière est partie pour plus de vingt ans de représentations diverses.

L’Opéra de Paris l’accueille enfin en 1950. La création de la production se fait le 18 décembre de cette année, avec Claude Nollier (Jeanne), Jean Vilar (Frère Dominique), sur une chorégraphie de Serge Lifar et sous la direction de Louis Fourestier. Elle sera reprise plus d’une centaine de fois jusqu’en 1962. En 1954 l’Opéra de Paris propose une autre version, mise en scène par Roberto Rossellini (une production montée déjà au San Carlo de Naples en 1953), dont il reprit les idées pour sa version cinématographique avec Ingrid Bergmann. La dernière production en cette salle remonte à 1992, avec Isabelle Huppert dans une mise en scène de Claude Régy.

Les autres «Jeanne» en musique

Le sujet, parfois polémique – encore de nos jours puisque ce personnage historique sert la cause d’un parti extrémiste peu recommandable – a peu inspiré les compositeurs. Seul le XIXe aura été quelque peu prolifique en la matière, et encore, en des versions revues et romancées.

Giuseppe Verdi : Giovanna d’Arco ; opéra en un prologue et cinq actes, sur un livret de Temistocle Solera. Créé le 15 février 1845 au Teatro alla Scala de Milan. Version originale de l’histoire de Jeanne d’Arc, qui croise Charles VII sur le lieu où elle eut ses visions. Curieuse fin aussi, à la bataille… Jeanne, mortellement blessée, se relève, miraculeusement, à l’écoute des voix qui l’ont guidées.

Piotr Illitch Tchaïkovski : la Pucelle d’Orléans ; opéra en quatre actes et six scènes, livret du compositeur. Créé le 13 février 1881 au Théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg. Un peu plus proche de la réalité, mais toujours très romancé : le père de Jeanne est prêt à vendre sa fille, le roi est un être pâle et peureux, et bien sur il faut un amoureux transit, Lionel – personnage purement inventé.

En France le sujet est plus prétexte à des messes, hommages, etc…

Ernest Chausson : Jeanne d’Arc, pour voix de femmes, chœur et orchestre

Charles Gounod : Messe à Jeanne d’Arc, pour chœur, cuivres et orgue

Henri Büsser : Messe à Domremy, pour chœur, cuivres et orgue

André Jolivet : la Vérité de Jeanne, oratorio pour solistes, chœur et orchestre

Avec une exception : le Triomphe de Jeanne, drame lyrique en trois actes d’Henri Tomasi, livret du compositeur et de Philippe Soupault, créé à Rouen le 23 juin 1956. Mais le personnage principal est absent, puisqu’il s’agit d’une mise en musique du troisième procès en réhabilitation.

Discographie de Jeanne d’Arc au Bûcher

-Marthe Keller, Georges Wilson, Chœur et Maîtrise de Radio-France, Orchestre National de France, direction : Seiji Ozawa (1 CD Deutsch Gramophon)

-Sonia Petrovna, Michael Lonsdale, Maîtrise des Hauts-de-Seine, Chœur et Orchestre Symphonique Français, direction : Laurent Petitgirard (2 CD Cascavelle)

-Nelly Borgeaud, Alain Cuny, Maîtrise, Chœur et Orchestre Symphonique de Prague, direction : Serge Baudo (2 CD Supraphon)

-Muriel Chaney, Alain Cuny, [chœurs non précisés], Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Jean-Marc Cochereau (1 CD Solstice)

-Marthe Dugard, Raymond Gérôme, Maîtrise, Chœur et Orchestre National de Belgique, direction : Louis de Vocht (enregistrement original de 1943 – 1 CD Opera d’Oro)

Bibliographie

Jeanne d’Arc au Bûcher de Paul Claudel et , Huguette Calmel et Pascal Lecroart, éditions Papillon, 2005

Ida Rubinstein, Jacques Depaulis, éditions Champion, 1995

Sites Internet sur Jeanne d’Arc

http : //www. geocities. com/CollegePark/Classroom/3062/jeannedarc. htm

Musée Jeanne-d’Arc (Rouen) : http : //www. jeanne-darc. com/

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