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Cirque et acrobaties pour l’Alcione de l’Opéra Comique

a eu raison de persévérer pour faire de nouveau résonner l’Alcione de à Paris : cette tragédie lyrique est un véritable petit bijou. Portée par un sublime orchestre et un trio vocal de haute tenue avec , et , c’est du côté de la mise en scène et des costumes que la déception est grande, alors que l’implication de circassiens et la vision contemporaine de et de auraient pu être du plus brillant effet.

« Ça vole, ça saute, ça danse, ça respire… » Voilà comment nous a été présenté Alcione dans un récent entretien pour ResMusica par , détentrice du rôle-titre dans cette nouvelle production proposée pour la réouverture de l’Opéra Comique par (direction musicale), (mise en scène) et (chorégraphie). Et effectivement, dès le concours de voix entre Pan () et Apollon () qui débute l’opéra de , ça virevolte dans tous les sens, jusqu’au point de nous donner le mal de mer ! Mais cette scénographie très sombre, centrée principalement sur le milieu marin, semble bien nue entre quelques caisses de bois où siègent fièrement les deux protagonistes, un échafaudage en fond de scène, et le nombre incalculable de cordes destinées à la manipulation de quelques accessoires (les vagues de la mer ou le palais de Ceix) et aux acrobaties des circassiens. Nous comprenons vite que cette mise en scène sera tournée essentiellement vers ces artistes. Mais traité avec plus de parcimonie, ce parti-pris aurait gagné en attrait et en magie. Bien que cette idée soit originale, ce foisonnement de pirouettes (toutes impressionnantes de maîtrise au demeurant) lasse quelque peu. Les costumes d’Alain Blanchot sont notre plus grande déception : de coupes contemporaines, proches du style des années seventies, la multitude de couleurs et le choix des matières, même si tout cela donne du pep’s à un visuel qui en a effectivement besoin, ne paraissent pas très raffinés (exception faite de la couronne d’Alcione au premier acte, d’une délicatesse sans pareil sur le superbe port de tête de Lea Desandre) et dénaturent le merveilleux typiquement baroque apprécié dans ce répertoire. Et ce n’est pas l’énorme collier en forme de soleil de (le rôle d’Apollon était tenu initialement par Louis XIV) qui donne une impression positive. La transparence de la jupe d’Alcione et le dos échancré de cette dernière, bien que nous percevions l’aspect aérien que cela doit dévoiler (quoi de plus opportun pour la fille du dieu du vent !) suscitent chez nous quelques petites frayeurs… Seule la scène des démons au deuxième acte et l’écroulement du palais de Ceix marque notre esprit : ce tableau parfaitement exécuté mêle astucieusement toutes les forces des choix opérés dans cette mise en scène. Mais malheureusement, la scène du sommeil perd considérablement de son ampleur en raison de collerettes en dentelles faisant glousser quelques spectateurs dans la salle, et de l’apparition de Morphée sous les traits de Ceix dans un lit à la verticale perché à plusieurs mètres du sol tout aussi cocasse. La fameuse scène de la Tempête paraît également sous-exploitée, les artistes évoluant à contre-jour derrière les voiles du mât du bateau. Dommage… Mais ce qui est sûr, c’est que l’on ne peut pas reprocher à Louise Moaty et à Raphaëlle Boitel un manque d’engagement personnel. Et alors que cette approche contemporaine de cette tragédie lyrique paraît bien à propos, elle laisse malgré tout sur notre faim.

Dès les premières notes à l’orchestre, l’évidence est là : avec Jordi Savall au gouvernail, on est parti pour une soirée mémorable ! Dès le prélude, déploie une sublime sonorité orchestrale, tout en rondeur, en solidité et en équilibre. Le chef avait enregistré la suite instrumentale d’Alcione juste après avoir réalisé la bande originale du film Tous les matins du monde, sans susciter un quelconque intérêt auprès des institutions. Mais 27 ans après, à force de persévérance, la qualité de cette direction (comme celle de la partition), nous interroge : qui de mieux que ce musicien pour magnifier au mieux cette renaissance d’Alcione à Paris ? Il faut dire que le chef sait s’entourer : entre les envoûtants Marc Hantaï et Charles Zebley dont les flûtes traversières sont associées au personnage d’Alcione, et , luthiste désormais incontournable savamment mis en lumière dans le dernier Orfeo des Arts Florissants, les interventions dans la fosse ne peuvent qu’être enchanteresses, soutenues par un continuo particulièrement inspiré.

Sur le plateau, cette direction musicale fait également merveille. Chaque ornement vocal – sons filés, gonflés, jetés, vibratos – est au service de l’expression et de la poésie. Dans la peau de Pélée, est celui qui délivre le chant le plus aérien. Son dernier enregistrement qui avait d’ailleurs obtenu une clef ResMusica, nous l’avait attesté : c’est à un sublime artiste tout en charme et en authenticité auquel nous avons à faire ! Dans une parfaite projection, chaque dynamique qui compose son personnage haut en couleur (certainement le plus intéressant de l’œuvre) a été minutieusement travaillée. Mais le reste du trio amoureux n’est pas en reste. La complicité entre et Lea Desandre est évidente, même si la prestation du ténor est bien moins intense que sa dernière incarnation d’Orphée. Les qualités de tragédienne de la mezzo, dont l’artiste elle-même doutait un peu malgré une performance remarquée dans son rôle de la Messagère chez Monteverdi, sont étonnantes pour une si jeune artiste. Séparée de son amant, inconsolable face à Pelée, les sanglots s’entendent dans chacune de ses notes. Scéniquement élégante et majestueuse, la clarté de sa voix donne un bel aspect juvénile au personnage, tout en révélant parfaitement les sombres émotions de l’héroïne (poussée au suicide après avoir appris la mort de son aimé ), grâce à de subtils vibratos, des ornementations bien calibrées, et des intentions tout à fait maîtrisées.

Alors que la déclamation poétique fait mouche du côté du triangle amoureux, la diction du français pour le chanteur italien semble moins évidente. Alors qu’il rencontre quelques difficultés pour assurer les aigus nécessaires lors de sa dernière intervention dans la peau de Neptune, ce sont les basses qui font défaut à un pas suffisamment noir dans son incarnation de Phorbas pour véritablement convaincre. Le reste de la distribution est à la hauteur de l’ensemble et plusieurs pépites se révèlent : la sérénité et la prestance de Sebastian Monti en Apollon ainsi que la fougue de Yannis François en chef des matelots, qui enchaînent pas de danse et chant avec la même ardeur et la même aptitude (ancien membre de la compagnie de Maurice Béjart tout de même !), nous donnent envie de suivre plus précisément la carrière de ces deux derniers artistes.

Crédits photographiques : Apollon (Sebastian Monti), Alba Faivre et Maud Payen © Vincent Pontet ; Proserpine (Pauline Journe), danseurs et choristes © Vincent Pontet ; Alcione (Lea Desandre), Ceix (Cyril Auvity) et Pélée (Marc Mauillon) © Vincent Pontet