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Kirill Gerstein et David Robertson portent Boulez et Rachmaninov à la Maison de la Radio

Avant de clore sa saison au Festival de Saint-Denis, l’ propose un dernier concert à la Maison de la Radio avec un programme difficile, peinant à remplir plus d’un demi-auditorium. a pourtant tenté le didactisme pour montrer la puissance d’écriture des Notations de à l’orchestre, mises en regard avec la version piano sous les doigts de , ensuite passionnant dans la Rapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov.

Passionné par le personnage comme par la musique de depuis plus de trente ans, exprime son sentiment encore aujourd’hui dès qu’il entre sur l’estrade de l’Auditorium de la Maison de la Radio un micro en main, accompagné par le pianiste de la soirée . Il raconte alors une anecdote amusante sur le cerveau du créateur et la complexité du génie, avant de chercher à expliquer la différence entre les Notations composées très tôt dans leur version pour piano, et le travail fait ensuite sur cinq d’entre elles pour un orchestre au grand complet, les musiciens compressés sur la scène ayant même besoin de renfort ce soir pour aborder ces œuvres comme il se doit.

Cette première démonstration traitée à la mesure pour la Notation I intéresse car elle enseigne sur le développement et pour utiliser un terme baroque, sur les enluminures, de la partition d’orchestre de la première cellule par rapport à la simplicité de celle au piano, quand, juste après, la deuxième mesure est transposée quasiment à l’identique de l’instrument soliste vers l’ensemble. Il n’était en revanche pas nécessaire de continuer l’explication sur les dix autres mesures de cette première pièce, d’autant qu’ensuite les cinq Notations sont jouées alternativement au piano puis à l’orchestre, quand on aurait préféré toutes les douze Notations au piano, puis les cinq orchestrées ensuite. Il en ressort toutefois un geste assez dur mais rigoureux de Robertson, et surtout un précis autant que coloré pour traiter cette musique comme une partition française, et non particulièrement comme de la musique moderne.

Au retour d’entracte, David Robertson aborde Dances Figures de , créées par un autre grand boulézien à Chicago en 2005, Daniel Barenboim, mais prévue d’abord pour être chorégraphiée par l’artiste Anne Teresa de Keersmaeker à La Monnaie de Bruxelles. L’œuvre montre ce qu’elle doit aux ballets du début du XXe siècle ainsi qu’aux danses orchestrales composées dans la foulée par Bartók ou Ginastera. Pourtant ici aussi le geste est toujours dur et crée donc trop de froideur, pour un résultat sonore tout juste lyrique par moments grâce aux premiers violons conduits par Sarah Nemtanu, ainsi qu’aux deux clarinettes basses.

Kirill Gerstein revient enfin et s’assoit cette fois devant un piano en milieu de scène puisqu’il prend le rôle principal, alors que l’instrument était resté à l’extrême gauche pendant des Notations pour lesquelles l’approche martelée dans le style de l’école russe sous les doigts du pianiste avait particulièrement surpris. Il se montre nettement plus à l’aise pour développer les variations de Rachmaninov composées autour du 24e Caprice pour violon de Paganini. Pourtant, c’est d’abord l’auditeur qui semble gêné par la disparité totale entre les deux premières parties du programme et cette dernière. Heureusement, là encore Robertson ne montre aucune preuve de lyrisme ou de pathos et parvient alors à tirer de sonorités plutôt sèches une architecture et une véritable modernité de la partition d’orchestre de la Rapsodie de Rachmaninov, dirigée comme aurait pu le faire un George Szell cinquante ans plus tôt. On se laisse donc prendre au jeu pour déguster les phrases pleines de force et de dextérité tenues sans problème par Kirill Gerstein. Le pianiste revient une dernière fois pendant les applaudissements afin de rendre hommage au regretté Jiří Bělohlávek, dont on a appris le jour-même le décès. Il délivre une Méditation de Tchaïkovski finalement plus dynamique que méditative, démontrant une dernière fois ce toucher si particulier qui n’est pas sans rappeler celui de l’un de ses grands maîtres au piano, Dimitri Bashkirov.

Crédit photographique : Kirill Gerstein © Marco Borggreve