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Francesca da Rimini de Zandonai à l’Opéra national du Rhin

Mise en scène esthétisante et d’un statisme assumé pour un chef d’œuvre un peu négligé du premier quart du xxsiècle. Belle distribution vocale, dominée par et un des grands jours.

Les occasions de voir et d’entendre le chef d’œuvre de ne sont pas légion, et l’on rendra grâce à l’Opéra national du Rhin d’avoir mis à l’honneur, pour les fêtes de fin d’année, cette belle et rare partition. Au croisement des formes musicales héritées du novecento italien et du wagnérisme finissant, du symbolisme développé par Debussy avec Pelléas et Mélisande et de l’univers onirique mis en place par Richard Strauss avec notamment Die Frau ohne Schatten, sans compter quelques ouvertures vers le monde inharmonique de Kurt Weill, l’ouvrage peut résolument être vu comme l’une des pistes proposées par l’esthétique moderniste alors en pleine expansion. La qualité littéraire d’un livret tiré du théâtre de Gabriele D’Annunzio, lui-même inspiré d’un épisode de Dante, compte parmi les divers bonheurs d’un ouvrage particulièrement accompli sur les plans littéraire et musical, et dont seul le relatif statisme pourra expliquer le peu d’appétence qu’il semble exercer auprès de nos metteurs en scène actuels. Mais Tristan et Isolde, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas un ouvrage follement théâtral non plus…

La mise en scène de prend donc le parti de l’esthétisme et de la stylisation. Un décor cylindrique pivotant, déclinant tout comme les costumes d’Ashley Martin-Davis une infinie gamme de noirs et de gris, évoque ainsi les cercles de l’enfer de Dante tout comme il signifie, par la circularité étouffante qui le caractérise, l’univers emprisonnant dont Francesca est l’unique centre. Car tout tourne autour de cette figure omniprésente, qui dès le premier acte se remémore les scènes marquantes de son passé et qui, de par son magnétisme, insuffle les diverses étapes d’une action dont elle est loin d’être la victime. Si ce camaïeu, magnifiquement éclairé, se prête aux scènes intimes et privées, il fait bel accueil également aux mouvements de foule dont l’ouvrage, situé dans un contexte violent de conflit entre Guelfes et Gibelins, se montre particulièrement friand. De cet univers à l’apparence lisse et glacée se détachent des images d’une beauté inouïe, comme les tâches rouge sang laissées ici et là par quelques objets épars – les roses de Francesca, quelque détail vestimentaire écarlate…–, ou encore ces parois couvertes d’épées plantées dans le mur qui dessinent un paysage de cimetière hivernal. La dernière image, celle où Giovanni embroche d’un coup d’épée les deux amants dans ce qui sera leur premier et dernier acte d’amour, restera longtemps dans les mémoires.

La distribution réunie par l’Opéra national du Rhin est de la plus grande qualité, même si aucune voix ne se détache véritablement de par sa beauté exceptionnelle. Aucune, par ailleurs, n’est en-deçà de ce qu’on peut attendre d’un ouvrage d’une telle exigence. On louera tout d’abord la rare homogénéité des petits rôles, notamment des jeunes suivantes de Francesca issues de l’Opéra Studio de la maison, véritable pépinière de futurs grands talents. Chez les personnages plus individualisés, on distinguera le beau timbre de (Samaritana), (Smaragdi) et (Le ménestrel). Des « méchants » frères Malatesta, on appréciera autant le ténor fielleux de que le baryton brut de , tous deux parfaitement en situation. Doté d’un physique avantageux, (Paolo) fait valoir une voix belle et saine qui pourrait encore gagner en douceur pour les scènes d’intimité. L’infatigable (Francesca) possède elle aussi un instrument d’une vaillance à toute épreuve, dont il conviendra d’affiner les colorations et les variations dynamiques pour un ouvrage comme celui-ci. Mention particulière pour les chœurs, particulièrement sollicités autant pour la composante guerrière de l’ouvrage que pour sa dimension intime. À la tête d’un des grands jours, fait valoir comme personne tous les sortilèges d’une orchestration riche, originale et variée, qui constitue l’un des fleurons de ce chef d’œuvre du premier quart du vingtième siècle étonnamment négligé par nos grandes scènes nationales et internationales.

Crédit photographique : Chœur de l’Opéra national du Rhin (photo n°1) ; et (photo n°2) ; et (photo n°3) © Klara Beck