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Carmen à Toulouse, entre authenticité et tradition

« L’oiseau rebelle » de Bizet n’a pas détourné d’une mise en scène bien trop sage pour cette nouvelle production présentée à Toulouse. Charge donc à , avec à l’appui une distribution vocale homogène et convaincante, de mener l’œuvre dans sa version originale, avec l’élan et la séduction qu’elle mérite.

À Toulouse, indéniablement, la nouvelle production de Carmen ne fait pas preuve d’une grande originalité : alors qu’on a retrouvé Carmen dans l’espace il y a peu à Montpellier, thérapeutique à Aix-en Provence ou meurtrière à Florence, c’est le grand retour des espagnolades et du clinquant hispanique dans le Sud-Ouest. Une mise en scène traditionnelle de Carmen : ce n’est pas en soi une tare, cela peut même faire preuve d’un appréciable tempérament vu les temps qui courent. Mais quand elle est si peu inspirée… À croire que fut trop accaparé par les rebondissements des Chorégies pour fouiller au mieux les aventures de l’illustre bohémienne. Nous voilà donc dans l’univers du célèbre film réalisé par Francesco Rosi, le metteur en scène choisissant de défendre un simple et classique flash-back en dévoilant dès les premières mesures du prélude l’assassinat de la cigarière. Ici, grâce à un étau de fonte, les lieux sont plus évoqués que véritablement définis : une arène pour que Carmen devienne le taureau projeté sur le mur de pierre en second plan ? Une prison pour que le besoin de liberté de la Carmencita frappe avec violence les esprits ? Un labyrinthe qui ne peut amener que vers une fin tragique ? Un projecteur sur les vérités cachées grâce aux vidéos projetées sur la structure ? Le décor unique de rehausse une vision par ailleurs bien trop classique pour qu’on y adhère véritablement, celle-ci étant caractérisée principalement par la présence d’une jeune danseuse de flamenco, le double de Carmen, qui donne en effet de jolies images, mais sans plus.

Le choix du Théâtre du Capitole de défendre la version originale, retrouvée dans les combles de la Salle Favart miraculeusement préservée de l’incendie de 1887, est mieux mené. Ce n’est plus la version entièrement chantée de bout en bout, mais bien l’alternance stricte entre airs et dialogues parlés ou mélodrame bien caractéristique d’un opéra-comique qui est proposée. Certaines parties des dialogues ont été coupées pour plus de rythme, mais le passage du parlé au chanté est parfaitement assuré, chose délicate à réaliser pour des chanteurs lyriques comme l’exprimait si justement Thomas Jolly à l’occasion de Fantasio dans le théâtre où Carmen fut créé.

Heureusement, Carmen est un opéra de chef d’orchestre, destiné à un orchestre coloré et varié. C’est avec une jubilatoire désinvolture et une direction vibrante et sensible qu’ à la tête de l’Orchestre national du Capitole, aborde la terrible plainte orientale et inexorable, comme la luminosité incandescente du premier thème du prélude. Tant de vie et d’élan pour l’une des musiques les plus connues du répertoire qui n’a pourtant pas fini de révéler tous ses mystères ! De leur côté, les choristes et la maîtrise du Capitole assurent sans faille des parties musicales difficiles : sans temps mort, d’une mobilité extrême, tout les chœurs vivent dans l’ouvrage de Carmen.


Carmen aussi est un rôle difficile, et même si se révèle une respectable Carmen, en choisissant d’orienter son personnage vers une héroïne diabolique plutôt qu’une jeune femme simplement éprise d’émancipation, la mezzo retranscrit avec brutalité la personnalité de la bohémienne par des provocations trop souvent dépeintes avec une excessive agressivité et assez peu de sensualité. La prestation vocale pâtit de ce parti-pris. Dans un rôle de séduction où la couleur de la voix est aussi importante que la technique vocale, le constat fait l’année dernière à Bastille reste malheureusement d’actualité : des respirations gênantes dans sa habanera « L’amour est un oiseau rebelle » et une ligne de chant brouillonne proviennent certainement d’une fougue trop peu canalisée… En revanche son timbre chaud et velouté, ses graves sombres, ses aigus percutants et la conviction de l’artiste soutiennent à eux seuls une interprétation somme toute convaincante. À ses côtés, livre une prestation où tout est joué avec finesse et tact. Du doux attachement pour sa mère et sa patrie aux élans guerriers face à son amour enflammé, il est capable de passer d’un lyrisme pur à une sombre menace, caractéristique d’un excellent ténor lyrique à la française, pour un Don José voulant posséder Carmen bien plus que l’aimer.

Ardemment applaudie à juste titre aux saluts, incarne en Micaëla autant le dévouement héroïque que la respectabilité bourgeoise. Entre timidité et tendresse, la soprano, forte d’une voix ample et riche, dévoile avec conviction la nature juvénile de son personnage, alors qu’Escamillo est pourvu du chant solide de pour un torero charismatique. À défaut d’une mise en scène réjouissante, c’est à une estocade musicale que l’on a droit actuellement dans la ville rose.

Crédits photographiques : © Patrice Nin