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Oustrac, Fuchs, Galou : un trio d’enfer pour Poppée à Zurich

Une distribution formidable et la mise en scène stimulante de portent les héros troubles de Monteverdi.

Zurich et Monteverdi ? L’équipe formée de Nikolaus Harnoncourt et Jean-Pierre Ponnelle avait monté à la fin des années 1970 une trilogie qui a marqué les esprits, à défaut d’avoir très bien survécu au passage du temps ; quarante ans plus tard, à une heure où les maisons d’opéra ne font plus le travail nécessaire sur le répertoire baroque, le travail de , très éloigné du carton-pâte et des couleurs tristes de Ponnelle, rappelle avec vigueur la force de cette musique. Construisant une plate-forme circulaire au cœur de laquelle se trouve la fosse d’orchestre et plaçant une partie du public sur le plateau, Bieito n’entend pas développer un discours sur l’univers de la mode ou des médias, mais plutôt placer les personnages dans une situation où toute intimité leur est refusée, où les douleurs et les joies sont publiques ; et où, quelles que soient les vicissitudes des affaires humaines, on tourne toujours en rond. Comme (presque) toujours avec Bieito, l’espace ainsi créé est utilisé à merveille grâce à une direction d’acteurs d’une précision et d’une intelligence remarquables ; peut-être a-t-il parfois été plus loin encore dans la douleur, dans l’analyse des mécanismes du pouvoir, dans l’humanité, mais c’est l’œuvre d’un grand artiste de la scène et d’un analyste pertinent des arrière-pensées de cette œuvre à double fond.

Un des éléments frappants du spectacle est son traitement particulier du rôle d’Ottone : comme d’autres aujourd’hui, Bieito choisit de renoncer au travesti, en faisant du Valletto une femme et des deux nourrices des hommes. Seul Ottone fait exception : c’est , engoncé(e) dans un triste costume-cravate et mal à l’aise dans son déguisement de femme quand il/elle doit assassiner Poppée, et l’androgynie presque indécidable de son timbre renforce le trouble. La question de l’identité de genre est un moteur fondamental de l’opéra vénitien et du Couronnement en particulier, mais Bieito joue aussi sur les ambiguïtés de l’illusion théâtrale – quoi de plus baroque ?

La partition ne subit que deux coupures majeures, celles des scènes où Sénèque reçoit la visite des puissances divines. Le personnage de Sénèque s’en trouve fragilisé, d’autant que manque un peu d’ampleur ; et on peut regretter que les nombreux petits rôles masculins, nourrices, soldats et messagers, manquent un peu de souplesse. Le trio du prologue, dominé par , reçoit de Bieito la mission de donner à tout le spectacle l’élan d’un triple regard ironique, et il s’en charge fort bien. Autre limite musicale, la réalisation de la partition par manque souvent de subtilité, et l’accompagnement du chant de force dramatique ; il faut pourtant reconnaître un grand mérite musical à cette soirée : l’excellent travail d’ensemble sur le recitar cantando, sur l’articulation musicale du texte à des fins expressives, sans laquelle cette musique tombe à plat quels que puissent être par ailleurs les mérites des chanteurs. Ce n’est pas un mince mérite.

est un Nerone efficace et bien chantant, un peu trop sage sans doute pour être ce monstre de légende ; sa Poppée, elle, a du tempérament à revendre, et trouve là sa revanche après le comportement inqualifiable de l’Opéra de Hambourg : la grossesse n’empêche pas de chanter, et même de jouer avec un plein engagement. La voix est fruitée, l’expressivité constante, et cette Poppée énergique, avec une pointe de vulgarité, est un portrait d’une grande force théâtrale. Sa rivale Ottavia est incarnée par une compatriote, Stéphanie d’Oustrac, et le portrait est naturellement très différent : Bieito souligne le contraste en respectant l’altière élégance de la patricienne, et la mezzo est admirable de ligne et d’éloquence, avec une splendeur de timbre qui montre bien que le baroque n’est pas fait pour les voix chlorotiques. L’Opéra de Zurich, dont les dimensions sont parfaites pour ce répertoire, peut être fier d’un pareil spectacle où musique et théâtre s’enrichissent mutuellement.

Crédits photographiques : © Monika Rittershaus

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