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Au Capitole, deux nouvelles perles straussiennes dans Ariane à Naxos

L’un des spectacles les plus attendus de cette saison lyrique se joue actuellement au Théâtre du Capitole de Toulouse. Pour cet Ariane à Naxos, ce n’est pas moins de trois prises de rôles qui y étaient initialement programmées.

Jessica Pratt souffrante, c’est finalement Elizabeth Sutphen qui assure le rôle de Zerbinetta. Peu importe. en Ariane, et en Compositeur, deviennent, grâce à la créativité de et l’élan musical d’Evan Rogister, deux nouvelles perles straussiennes. Pour la première, la puissance et l’ampleur de son soprano dramatique sont tout simplement renversants. Ce serait un euphémisme de parler d’une prise de rôle réussie pour celle qui assure ici le rôle-titre, tant les aigus sont éclatants, les graves subtilement projetés, le timbre d’un si bel éclat, et l’émotion de l’interprétation exacerbée, notamment dans son second monologue. Étonnant quand la direction d’acteurs de souligne – justement ! – l’effet de distanciation de l’ouvrage, particulièrement sur ce personnage : par une position de reine totalement artificielle pour la Prima donna qui prête à rire, par des yeux écarquillés pour une exagération du jeu d’une Ariane dont on sait tous qu’elle n’est qu’un personnage de théâtre, soit « le théâtre dans le théâtre. » L’ampleur et l’expressivité de donnent surtout l’agréable sensation qu’elle bénéficie encore de beaucoup d’autres ressources que ce qu’elle dévoile sur cette scène un soir de première, laissant imaginer l’aura de son Ariane au fil du temps à venir. Lui donnant la réplique afin d’entraîner cette héroïne esseulée vers la lumière, campe un imposant Bacchus, son ténor héroïque se révélant aussi conquérant que la voix de sa partenaire malgré la partition délicate que Strauss lui a réservée, aux extrêmes limites des possibilités vocales de la tessiture. Le chanteur offre un duo majestueux aux spectateurs toulousains, précédé d’un superbe solo à sa mesure.

Pour la seconde, la jaquette du Compositeur semble être cousue selon ses dimensions tant la justesse d’ porte son personnage sous des traits particulièrement convaincants. Le timbre embrasé de son mezzo-soprano donne du relief à l’effervescence et à l’ambition du musicien qu’elle incarne, alors que l’agilité de son phrasé exacerbe l’idéalisme d’une jeunesse pleine d’appétit, contrebalancée par la maîtrise de l’expérience de en sérieux Maître de musique, et l’attachement du grotesque Maître à danser de .

Le reste de la distribution n’est pas en reste : quand Elizabeth Sutphen déploie une parfaite technique dans son air immense et démesuré, faisant un étalage fantastique d’acrobaties vocales spectaculaires, ou quand montre un beau brin de piquant dans son incarnation d’Arlequin… Le trio féminin chimérique (, et Caroline Ullrich) et le trio masculin animalement burlesque (, Yuri Kissin et ) ont autant de saveurs que les rôles phares. Cette même énergie se retrouve en fosse parmi la petite quarantaine de musiciens de l’Orchestre du Capitole portés par la direction colorée et enjouée d’un Evan Rogister qui mouille littéralement la chemise.

choisit la disposition d’un décor vertical pour le prologue, où la préparation d’un opéra par les quatorze intervenants, qui ne seront plus que sept lors de la représentation à l’acte I, justifie l’alternance dans la seconde partie de l’œuvre de la présence d’éléments venus de l’opera seria, de l’opera buffa et de la commedia dell’arte. Puisque le maître des lieux, commanditaire d’un petit opera seria, Ariane à Naxos, décide d’y associer un opera buffa puis de faire entremêler les deux, au grand dam du compositeur. C’est cette autorité que le metteur en scène préfère mettre en avant, le Majordome, rôle parlé admirablement tenu par un comédien de premier plan en la personne de Florian Carove, étant disposé en hauteur des comédiens afin de projeter la haute domination de son maître. Ce parti-pris est donc en défaveur du brouhaha général qui agrémente la première partie de l’ouvrage, les loges exiguës en sous-sols ne permettant pas d’amener un tourbillon scénique de bon augure. Les perruques surdimensionnées et les robes à paniers démesurés – admirables costumes de David Belugou -, limitent les gestes et les déplacements de celles et ceux qui les portent. La seconde partie du spectacle dévoile une approche plus intéressante avec une esthétique Art Déco de carton-pâte et quelques effets de machineries que l’on pourrait rapprocher de l’opéra baroque. Le regard sur la solitude d’Ariane se révèle plus authentique et réaliste que le prologue, à l’inverse du livret initial de Hofmannsthal.

Crédits photographiques : © Cosimo Mirco Magliocca

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