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Indes Galantes et danses urbaines : la musique remporte la « battle »

Décoloniser les Indes Galantes ? Les danses urbaines font flamber le calumet de la paix, mais se perdent dans les lourdeurs de Bastille. Heureusement, la musique de Rameau est portée par une belle équipe de solistes et un ensemble de musiciens entraînés par la fougue et l’intelligence de .


La célèbre « Danse du Grand Calumet de la Paix exécutée par les Sauvages », véritable tube de Rameau, seule partie des Indes Galantes qui lui a été inspirée par d’authentiques danses indiennes vues à Paris en 1725, porte une énergie emblématique de la pulsation qui allie si souvent sa musique à la danse, au-delà de la complexité et de la subtilité de son écriture. En 2017, avait touché juste avec un court métrage commandé par l’Opéra de Paris pour son site « Troisième scène ». Des danseurs de rue y proposaient une version krump, une battle impressionnante, malgré des gros plans et des lumières appuyées qui tendaient à l’esthétique publicitaire. Sur la scène de Bastille, ce moment est une superbe réussite, chanteurs et danseurs mêlés sans distinction, partageant leur énergie avec l’orchestre. Les danses urbaines, parti pris de cette mise en scène en écho à une problématique de décolonisation de la lecture de l’œuvre, y explosent en beauté, avec une fluidité exceptionnelle, une respiration collective impressionnante et d’admirables prouesses techniques. Il y a quelques autres beaux moments de poésie visuelle ou d’évidence dans la relation entre ces danseurs et le propos musical et scénique, comme dans l’air de Phani « Viens Hymen », où la flûte et la soprano rivalisent de subtilité avec un danseur à la grâce, à la fois virile et féminine, impressionnante. Mais c’est trop souvent une certaine lourdeur qui l’emporte. Des idées fortes sont réalisées sans charme, des chorégraphies trop symétriques cassent la pulsion. Elles perdent l’impact de ce qui devrait nous paraître spontané et porté par la musique. A l’image de cette énorme grue qui vient tirer de sous la scène des décors ou des accessoires géants, dont la symbolique est trop explicite pour toucher. Les conquistadors robocops se déplacent comme les hallebardiers d’opéra les plus ringards, les pom pom girls de l’entrée des sauvages sont clinquantes comme dans une mauvaise « revue », les migrants à demi noyés, qui se mettent à danser avec leur couverture de survie comme un corps de ballet avec des drapeaux de soie, frisent le ridicule, alors que le propos est tragique et le décalage avec le texte du livret « jeunes cœurs volez à Cythère, sur cette flotte téméraire » savoureux. Mais Rameau n’est pas Offenbach et la dérision ne lui réussit pas.

Pourtant, on adhère volontiers aux propos de la chorégraphe qui souhaite que ses danseurs de Krump, de Voguing, de Waacking, d’Electro ou de Break, « puissent vraiment groover sur le patrimoine ». Dans sa grande majorité, le public très « parisien » d’un soir de première voit comme de nouveaux sauvages les jeunes qui portent ces cultures urbaines dans des banlieues qu’il ne fréquente pas. C’est là justement le propos « politique » de la mise en scène. Bien gênant, quand la salle entière se lève pour applaudir tout au long de la chaconne finale, avec force sourires satisfaits et repus – au mépris total du chef et des musiciens dans la fosse – quand les danseurs et les chanteurs font une parade où chacun produit son petit numéro comme un salut… maladresse de mise en scène, mais, plus profondément, révélation que la contestation s’est dissoute dans les lourdeurs de la grande machine de l’opéra.


Ce n’est heureusement pas le cas de la musique de Rameau, portée par et une excellente , pourtant handicapée par la taille de la salle, peu adaptée a priori au répertoire baroque, et dont souffrent les instruments les plus typiquement baroques. Le se fond quant à lui à l’univers visuel et gestuel des danseurs sans rien perdre de sa musicalité. Et les solistes sont formidables, malgré les imperfections d’un soir de première. Ils dansent eux aussi et y mettent tout leur cœur, même quand la mise en scène, à coup de chorégraphies trop plaquées, ne parvient pas à incarner sa louable intention d’intégrer chanteurs et danseurs. Dès le prologue, nous enchante d’aigus langoureux et subtils. Elle réussit à changer de personnalité vocale pour ses autres rôles, Phani, puis Zima, très convaincants. et , qui incarnent leurs différents personnages avec brio, forment un beau duo de soprano dans la fête persane, rejointes par , à la diction talentueuse, et par et sa voix chaude, pour un quatuor au doux érotisme musical. campe un Bellone martial à souhait et un Adario à la voix amoureuse. donne toute sa personnalité au paradoxal Don Carlos, porteur du discours rationnel des lumières alors qu’il incarne l’Espagnol vainqueur des Incas, quand est un Huascar impressionnant dont les imprécations vengeresses et la voix volcanique embrasent la scène.

Crédits photographiques : Little Shao © Opéra national de Paris