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Correspondances et le cygne noir à Aix-en-Provence

L’ n’aura jamais aussi bien porté son nom que pour Combattimento, la théorie du cygne noir, bouleversante épiphanie présentée au Théâtre du Jeu de Paume par un Festival d’Aix ressuscité.

Mettre en scène un recueil de pièces assemblées par l’arbitraire d’une volonté n’est pas un exercice aisé, le plus souvent même un pis-aller. Le moins dont l’on puisse convenir est que remporte le pari ingrat sur le papier de donner sens à des œuvres différentes, de compositeurs différents qui plus est : Buonamente, Monteverdi, Massaino, Cavalli, Carissimi, Merula, Rossi. Collaboratrice de Roméo Castellucci jusqu’à son fabuleux Requiem mozartien de 2019, elle affiche d’emblée, à l’instar de son illustre mentor, son ambition d’un « théâtre visuel et poétique » doublée d’une « profonde réflexion sur les images, leur sens et leur pouvoir sur les spectateurs. » Des mots qui se traduisent en actes dès les premières minutes d’un spectacle singulier, à des années-lumières de la mise en espace sans vision que Vincent Huguet avait plaquée sur les Histoires sacrées de Charpentier dirigées par… .

L’obscurité de la lumière tombe sur la fraîcheur fluide d’un rideau bleu roi puis sur le spectateur. Un point lumineux vacille au loin, première étoile d’une célèbre constellation faisant surgir, par-delà un Hor che’l ciel e la terra énoncé de la ténèbre en voix off, le Combattimento fondateur que Monteverdi a tiré du Tasse avant de disparaître et duquel va dérouler la pelote de son spectacle. Avec la palette technique du Théâtre du Jeu de Paume, qu’on imagine contrainte, la jeune metteuse en scène (une Juditha Triumphans à Stuttgart en 2020) fait des miracles. Il se passe sans cesse quelque chose dans ce Combat de Tancrède et Clorinde réglé du noir et blanc à la couleur au moyen d’un ballet de toiles tuilées des cintres, de cibles lumineuses, de costumes-gigognes, de néons en guise de lames d’une Guerre des étoiles d’un temps bien lointain mais n’en finissant pas de résonner par-delà le Temps.

Le Combattimento est un de ces « cygnes noirs » pointés par la théorie du chercheur-statisticien libanais Nassim Nicholas Taleb. Selon lui, un cygne noir est une « aberration », un événement qui a peu de chance de se produire, mais dont le surgissement inopiné a un impact tel que l’être humain, après coup, cherche les explications qui auraient pu contrarier sa survenue.

Cette « théorie du cygne noir » est la colonne vertébrale du spectacle dont les trois actes, encadrés par un prologue et un épilogue, sont sobrement intitulés : Combat. Lamentations. Soulèvement et Reconstruction. À l’Acte I, la mort « aberrante » de Clorinde (tuer celle que l’on aime en l’ayant prise pour un homme !) est le cygne noir qui génère la suite. Un Acte II sculpté en chapelet de lamentations (Hécube de La Didone, Jephté de l’Historia di Jephte…) et dont les images continuent leur défilé inspiré : des tentures funéraires coulent sur les murs, une femme rendue épileptique par la douleur semble se transformer sous nos yeux en statue de cendres tandis que son entourage chorégraphie la douleur ambiante. L’acte III tente la reconstruction. Pour la metteuse en scène, c’est un travail également plus difficile. Les huit chanteurs sont des architectes édifiant la maquette d’un nouveau paysage de vie, faisant la pluie (au sens propre !) et le beau temps sur des pentes de verdure tout en restant conscients de l’imminence de nouveaux cygnes noirs (l’« aberration » nucléaire est évoquée). Les costumes, jusque là amples tuniques médiévales pour le combat, sobrement noirs et quasiment religieux pour le deuil, sont désormais de notre temps. L’inspiration scénique et décorative semble aller quelque peu decrescendo jusqu’à la nuit tombant à nouveau sur l’image pleine d’espoir (quoique réalisée un peu prosaïquement) d’une femme nue couchée vers l’avenir. À la décharge de Silvia Costa, ce relatif désenchantement final face à un spectacle perdant en force, n’est peut-être pas sans lien avec la configuration même du Théâtre du Jeu de Paume dont le parterre, plaçant l’œil du spectateur au ras du plateau, le prive de la fascination tout esthétique des effets que la metteuse en scène avait demandés à un sol en miroir.

Le Théâtre du Jeu de Paume est en revanche l’écrin idéal pour les treize musiciens de Correspondances dont les doigts mettent en vedette les exotiques cornet, sacqueboute, lirone, théorbe, archiluth, guitare, tiorbino, harpe. Avec une douceur infinie, une empathie qui est celle de l’argument même, établit, en les unifiant, toutes les correspondances possibles entre des pièces composées entre 1630 et 1650 (le Combattimento date de 1643). Il fait découvrir en défricheur Tiburtio Massaino dont les trois Leçons de Ténèbres ponctuent la représentation. On ne résiste pas au mezzo abyssal de (à l’instar de Marc Mauillon, un des timbres les plus immédiatement identifiables de l’époque), à l’aigu lumineux de , à l’expression poignante de pour qui Daucé étire jusqu’à la dissonance la longue berceuse de Merula, à la déclamation précise de (ex-élève de l’Académie aujourd’hui haletant récitant du Combattimento), au baryton discret et présent d’, à la basse stylée de , au ténor clair d’, au mezzo délicat de .

Un spectacle passionnant, accueilli très chaleureusement, qui, en 1h40 seulement, aura su faire correspondre ambition musicale et philosophique de la plus haute volée, et qui se clôt mélancoliquement, avec Monteverdi : « L’homme est encore loin de son bonheur. »

Crédits photographiques © Monika Rittershaus

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