- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Le Roi d’Ys à Strasbourg : le chant français en majesté

Dans l'extraordinaire décor de Pierre-André Weitz et la mise en scène linéaire et efficace d', Le Roi d'Ys revient en Alsace après 70 ans d'absence avec une distribution francophone remarquable et la direction éblouissante de .

Les Huguenots de Meyerbeer en 2012, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas puis Pénélope de Fauré en 2015 : et l'Opéra national du Rhin ont souvent collaboré à la redécouverte d'opéras français du XIXe siècle et début du XXe siècle peu programmés. C'est aussi à Strasbourg qu'on a pu voir Le Roi Arthus de Chausson ou Guercœur de Magnard. Cette salutaire tradition se poursuit avec Le Roi d'Ys d', créé avec grand succès dans sa version finale en 1888 avant de conquérir le monde mais devenu bien plus rare sur les scènes depuis les années 1950.

La magie esthétique du spectacle doit à nouveau beaucoup aux somptueux décors et costumes de Pierre-André Weitz, fidèle collaborateur d'. C'est un camaïeu de noirs lumineux à la Pierre Soulages et de blancs, un assemblage en perpétuelle transformation d'arcades stylisées, de passerelles, de hautes parois. L'océan si présent dans le livret s'y matérialise par un phare (on songe à la scène finale de leur formidable Tristan et Isolde), des grues portuaires, un paquebot rappelant le Titanic et surtout des panneaux transversaux argentés montant et descendant des cintres et figurant avec efficacité la houle marine et l'inondation finale. Les éclairages raffinés de Bertrand Killy et la précision du travail de la nombreuse équipe technique de l'Opéra national du Rhin en révèlent toutes les possibilités.

Olivier Py déplace la légende bretonne initiale à l'époque de la création, encore traumatisée par la défaite de 1871 et la perte de l'Alsace-Lorraine. L'ennemi Karnac revêt un casque à pointe tandis que les femmes arborent des robes à panier où le noir domine. Pas de sacré non plus dans cet univers matérialiste et guerrier ; Saint Corentin n'est qu'une relique à l'état de squelette et un évêque bien actuel en reprend les paroles, déclenchant l'hilarité de Margared et Karnac qui finit par l'assassiner. Les antagonismes politiques (avec les habituelles banderoles brandies par le chœur), l'opposition manichéenne du duo maléfique Margared-Karnac et du couple lumineux Rozenn-Mylio (seul en blanc), l'amour et la tendresse de ce dernier, l'atmosphère de fin d'un monde (la Première Guerre mondiale est déjà en germe) sont traduits avec pertinence sans qu'aucun excès ne vienne entacher la clarté de la narration et la justesse de la direction d'acteurs.

Bien que rôle éponyme, celui du Roi d'Ys n'est pas le plus exposé. Olivier Py pousse à y incarner un monarque vieillissant et falot, sans autorité (il en vient à ramper devant son vainqueur), au timbre un peu gris mais toujours précis et remarquablement articulé. Le véritable rôle-titre est celui de Margared, où s'investit avec force et d'imposants moyens : graves profonds et sonores, ambitus large, diction parfaite, puissance. Elle y touche cependant ses limites avec des aigus parfois tendus et une certaine prudence scénique.

Le couple des amoureux est par contre irréprochable. en Rozenn est merveilleuse de fraîcheur, de clarté, de ductilité vocale, de présence et d'intensité. En Mylio, assume autant l'héroïsme, avec des aigus droits, sonores et transperçants, que le lyrisme avec de superbes passages en voix mixte et de fausset. Sa célèbre aubade « Vainement, ma bien-aimée » est un pur moment de ravissement sans aucune affèterie. apporte toute la noirceur et la violence nécessaires au rôle de Karnac. Issus tous deux du , Fabien Gaschy montre une belle autorité et longueur de souffle en Saint Corentin tandis que le timbre clair et la diction soignée de Jean-Noël Teyssier siéent parfaitement à son Jahel.

Initialement violoncelliste du Quatuor Arod puis chef assistant à l'Opéra-Studio de l'OnR (où il dirigea Candide de Bernstein), Verbier et enfin Boston, aborde ici son premier opéra. Et c'est d'emblée une éclatante réussite. D'un formidablement attentif, réactif et précis (et qui le saluera comme rarement au rideau final), il tire avec souplesse des tuttis foudroyants sans aucune lourdeur comme des textures raffinées à l'infinie poésie. Visiblement convaincu de la valeur de l'œuvre, en constante entente avec le plateau, il sait passer sans hiatus de la vigueur orchestrale, improprement qualifiée trop souvent de wagnérienne, à la délicatesse si française de l'instrumentation. Très souvent sollicité, le montre son engagement, sa puissance et son homogénéité.

L'accueil enthousiaste d'une salle pleine vient saluer la réussite de ce nouveau succès de l'Opéra national du Rhin. Les micros de France Musique en garderont une trace sonore (diffusion prévue le 11 avril prochain) mais aucune captation vidéo ne semble prévue. Dommage car ce trop rare Roi d'Ys l'aurait mérité.

Crédits photographiques: (Margared), (Rozenn), (le Roi d'Ys) / (Mylio) © Klara Beck

(Visited 6 times, 5 visits today)
Partager