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À Genève, Castor et Pollux entre le palpable et l’impalpable

Le Grand Théâtre clôt sa trilogie d'opéras baroques confiés à des chorégraphes avec un Castor et Pollux magnétique d'une grande densité poétique, sous la direction de .

À l'instar des metteurs en scène de théâtre, il est rare qu'un chorégraphe soit un metteur en scène d'opéra vraiment inspiré. Le très intéressant Così fan tutte d'Anne Teresa De Keersmaeker, l'envoûtant Satyagraha de Sidi Larbi Cherkaoui et surtout le sidérant Didon et Enée de Franck Chartier font figure d'exceptions. Dernière carte d'un brelan genevois passionnant, et première confrontation lyrique du chorégraphe, le Castor et Pollux d', est, après le Didon de Chartier, l'Atys de Preljocaj, le plus dépouillé. À 180° du Castor hitchcockien de Mariame Clément à Toulouse, celui de Clug vise la poésie d'un dialogue entre le réel (le palpable) et le mythique (l'impalpable), ce qu'autorise parfaitement le livret cosmique que Gentil-Bernard écrivit pour Rameau à l'ombre de Voltaire, après le Samson avorté que le philosophe et le compositeur avaient prévu de donner au monde. Castor et Pollux recycle d'ailleurs moult numéros prévus de cet opéra qui ne vit finalement le jour qu'à Aix en 2024.

À son entrée dans le Bâtiment des Forces Motrices, le spectateur se laisse d'abord happer par la beauté mouvante du ciel lourd de menaces qui surplombe l'ordinaire spartiate (et à dire vrai quelque peu anxiogène pour une production d'opéra) de la plupart des spectacles de danse : pour l'heure un aréopage de parallélépipèdes modulables, une poignée de chaises. Sur l'Ouverture, une danseuse échauffe en solo les articulations de son corps (et parfois à 360° comme dans le récent Castor et Pollux de Peter Sellars). Ensuite de quoi, bien qu'ayant annoncé la version originale, Leonardo García-Alarcón enjambe le prologue de 1737 pour plonger dans le vif du sujet.

Deux jumeaux ont été conçus la même nuit de deux pères différents (le mortel Tyndare et l'immortel Jupiter): Castor est mort. Pollux traîne en peau de chagrin la dépouille de son frère. Le chœur, vêtu de noir, crâne rasé de près, a surgi de l'obscurité face public. En une poignée de secondes a installé les codes d'une cérémonie du silence, dont le crescendo esthétique ne cessera de solliciter regard et intellect au fil d'un spectacle dont le visuel (la beauté des nuées changeantes de Rok Predin, du jeu d'orgues de Tomaž Premzl, des costumes de Leo Kulaš, les déplacements gracieux des modules), la façon millimétrée qu'ont tous les protagonistes de faire corps, avec des danseurs toujours intégrées à la direction d'acteurs et ne prenant jamais le pas sur les chanteurs, font très vite oublier l'économie scénographique de départ.

Chacun des tableaux de l'opéra inspire le chorégraphe: ces Dioscures « siamoisés » d'un simple manteau, ce ballet en apesanteur de sacs plastique aux mains des six danseurs et des membres d'un Chœur du Grand Théâtre formidablement investi, la mise en image de la manne laitière d'un étonnant Jupiter nourricier, et surtout le sommet de la représentation : la soudaine aspersion de lait, puis de seaux d'eau lancés à pleine volée sur le plateau pour scène des Plaisirs « de la plus belle eau » avec ses glissades aquatiques tous azimuts. La première partie, mise sur pause par une crépusculaire image de parapluies renversés façon Carsen des Boréades, laisse augurer du meilleur.

Un espoir hélas un brin douché après l'entracte, malgré le talent confondant de Clug à passer du prosaïque au mythique (des boîtes à œufs pour la crinoline de Jupiter), et qui pousse même le bouchon jusqu'à convoquer aux actes IV et V une armada de caddies (pour beaucoup une des dix images de l'Enfer) recyclés en casiers mortuaires ! Idée improbable sinon contestable sur le papier (la poésie d'un caddy, vous n'y pensez pas… à plus forte raison celle de plusieurs…), force est d'en reconnaître la plausibilité (aucune contestation de ce piège à puristes aux saluts), comme de devoir rendre les armes devant l'art du chorégraphe de faire poésie de tout. Passée la très intrigante apparition, comme un long serpent sorti d'une bouche d'ombre, de ces marqueurs du consumérisme (l'Enfer serait-ce donc la consommation ?), leur utilisation, pour virtuose (et silencieuse, ce qu'on imagine ne pas être une moindre performance) qu'elle soit, tourne parfois en rond avant qu'un empilement n'en fasse le fascinant noyau d'une galaxie avec constellations pour tous : même Phébé, dévastée par les regrets chez Clément, se voit conviée à la Fête de l'Univers qui conclut cet opéra dédié au sentiment gémellaire.

Une prestigieuse équipe vocale a été réunie autour de cette œuvre à la vocalité délicate pour tous. Héros d'un opéra qui devrait s'intituler Pollux et Castor, s'impose sans peine pour son premier Pollux, à l'égal du Castor idéal, déjà bien rodé, de , seul interprète de la soirée à ne pas être en prise de rôle. On est ravi d'entendre , entre un récent Fliegende Holländer et un imminent Wotan, en découdre avec Rameau, et avec un Jupiter de belle envergure. En Athlète, prend du galon avec un athlétique « Éclatez, fières trompettes » (version de 1754, effectivement autrement éclatantes) qui rappelle que les petits rôles de Castor et Pollux n'en sont pas. et en savent quelque chose dont les interventions arborent toute l'agilité et la grâce souhaitées. Même développant de touchants trésors d'attention, semble un peu sur le fil de sa Télaïre. La voix d', artiste qu'on a tant aimée partout ailleurs, voit sa chaleureuse amplitude et même sa diction mises à rude épreuve par la ligne ramiste, et peut-être aussi par les tempi adoptés notamment sur le tube infernal de la partition « Esprits soutiens de mon pouvoir ». Pas de quoi toutefois gâcher la fête de l'Univers clamée à pleine voix par les dernières mesures de cet opéra aux précieuses beautés. Une fête de l'univers qui est aussi une fête du son que et sa interprètent avec à-propos jusqu'à son terme avec l'énergie et l'hédonisme qu'on leur connaît.

Crédit photographique : © Magali Dougados

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