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À Genève, Atys, un rêve d’Angelin Preljocaj

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Genève. Grand Théâtre de Genève. 27-II-2022. Jean-Baptiste Lully (1632-1687): Atys, tragédie lyrique en cinq actes et un prologue sur un livret de Philippe Quinault. Mise en scène : Angelin Preljocaj. Costumes : Jeanne Vicérial. Décors : Prune Nourry. Lumières : Eric Soyer. Avec Mattew Newlin, Atys ; Giuseppina Bridelli, Cybèle ; Ana Quintans, Sangaride ; Andreas Wolf, Célénus ; Michael Mofidian, Idas/Phobétor/Un songe funeste ; Gwendoline Blondeel, Doris/Iris/Divinité Fontaine 2 ; Lore Binon, Mélisse/Flore/Divinité Fontaine 1 ; Nicholas Scott, Le sommeil ; Valerio Contaldo, Morphée/Dieu de Fleuve ; Luigi de Donato, Le Fleuve Dangar/Le Temps ; José Pazos, Phantase. Ballet du Grand Théâtre de Genève (Direction : Philippe Cohen). Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef des chœurs : Alan Woodbridge). Orchestre Cappella Mediterranea. Direction musicale : Leonardo García Alarcón.

Magnifique spectacle et belle réussite scénique du chorégraphe , de sa décoratrice Prune Nourry et de sa costumière Jeanne Vicéral pour cet Atys de Jean-Baptiste Lully au Grand Théâtre de Genève.


En 1676, à l’issue des représentations de Atys au château de Saint-Germain-en-Laye où résidait Louis XIV avant qu’il intègre « son » Versailles, le critique et moraliste libertin (tiens ! on pouvait donc être l’un et l’autre ?) Charles de Saint-Évremond (1614-1703) parlait ainsi du spectacle de Jean Baptiste Lully : « Les habits, les décorations, les machines, les danses y sont admirables. La Descente de Cybèle est un chef-d’œuvre ; le Sommeil y règne avec tous les charmes d’un Enchanteur. Il y a quelques endroits de récitatifs parfaitement beaux et des scènes entières d’une musique fort galante et fort agréable. A tout prendre Atys y a été trouvé le plus beau ; mais c’est là qu’on a commencé à connaître l’ennui que donne un chant continu trop longtemps. » (cf. programme du spectacle du Grand Théâtre de Genève). Près de 350 ans après cette première, on pourrait, presque mot pour mot, reprendre ceux du critique de l’époque pour qualifier cette représentation genevoise.

Un coup de maître pour la première mise en scène d’opéra du chorégraphe . On pouvait bien imaginer qu’un maître de ballet, soucieux d’harmonie et de beauté, n’allait pas se laisser aller dans une présentation caricaturale d’une histoire d’amour. Dans le prologue pourtant, avec les protagonistes et le chœur vêtus d’habits actuels, on peut craindre une transposition malheureuse. Mais, bien vite, l’opéra avec son rêve scénique, son charme suranné et merveilleux reprend ses droits. Et c’est à un spectacle enchanteur sans mièvrerie auquel nous convie. Avec l’idée maîtresse d’associer ses chorégraphies si personnelles au déroulement de l’action, la vision scénique de prime abord déroutante bientôt conquiert l’espace scénique pour nous emporter dans un spectacle d’une grande qualité esthétique. Les chanteurs, respectant en grande partie les codes gestuels d’expression du chant baroque, se voient doublés à l’identique par les danseurs. Peu à peu, on assiste à un échange de gestes tantôt inspirés par les chanteurs, tantôt par les danseurs. Le tout en parfaite harmonie avec les mots du livret. D’éloignés de l’action du début, les danseurs se rapprochent insensiblement des chanteurs pour qu’en fin de spectacle, leur présence prenne part entière au drame. Que tout cela est beau, pensé, intelligent et inspirant.

Le décor d’un impressionnant mur de blocs de pierres blanches perçé de quelques fissures desquelles sortent des danseurs est d’une beauté hiératique impressionnante. Plus tard, d’immenses racines faites de cordes tressées descendant des cintres préfigurent celles en forme de squelette humain illustrant la dépouille d’Atys que Cybèle, victime expiatoire de sa jalousie, aura transformée en pin. Couronnant cette communion de beauté simple, les costumes (Jeanne Vicérial) aux tissus raffinés et aux drapés superbement travaillés complètent le tableau subtil de cette production.


A grands traits l’intrigue d’Atys est simple. Ne pouvant affirmer son amour à Sangaride, puisque promise au mariage avec Célénus, roi de Phrygie, Atys feint l’indifférence. Invitée aux noces royales, la déesse Cybèle aime Atys mais elle découvre son amour pour Sangaride. Elle ensorcelle le jeune homme au point de l’amener à tuer Sangaride. Conscient de son geste, Atys meurt de désespoir laissant Cybèle à son tour désespérée d’avoir perdu Atys à jamais.
Dans cet immense poème d’amour, le temps long des déclarations amoureuses force la musique et les mouvements à s’étendre dans une ambiance langoureuse. L’occasion d’apprécier les qualités du corps de . Quelle maîtrise de l’espace, du mouvement, de l’autre comme de soi-même. La précision des ensembles est époustouflante, les attitudes, les déplacements, tout cela est d’une minutie renversante, d’une grâce extrême et d’une très grande expressivité.

Sur le plateau, la distribution vocale est d’un excellent niveau. Certes, le chant baroque français impose un style déclamatoire très particulier. Sorte de parlé-chanté (à moins que ce soit le contraire !), l’entendre pendant près de trois heures lasse l’auditeur peu habitué à cette expression vocale. Reste que chacun se plie avec talent à cet impératif vocal. La voix blanche du ténor rôle-titre (Atys) convient idéalement au personnage faussement indifférent qu’il incarne avec beaucoup de présence. A ses côtés, la soprano (Sangaride) est tout aussi contenue quoique plus colorée vocalement que son compère. Plus typée vocalement cependant, la mezzo-soprano (Cybèle) impose un personnage de caractère et d’autorité céleste remarquable. Son entrée sur scène, le mur de pierres monumentales s’ouvrant lentement laissant apparaître cette invitée envoyée des dieux, est une image d’une beauté extrême. Parmi les autres rôles, on ne peut passer sous silence le baryton-basse (Idas/Phobétor/Un songe funeste) dont la voix profonde chargée d’harmoniques, timbrée à souhait, parfaitement conduite, la diction impeccable rappelle, dans un tout autre registre, l’admirable Samuel Ramey dont les murs de l’institution lyrique genevoise vibrent encore d’un souvenir vivace. Des autres chanteurs, tous par ailleurs très bons, on retiendra la voix charmante de la soprano (Mélisse) et la puissance vocale doublée de l’excellence de la prononciation du baryton-basse (Célénus). Le est, comme à son habitude très en forme, malgré deux légers décalages d’avec l’orchestre.


Une très légère déception vient étonnamment de la fosse où la Cappella Mediterranea sous la direction de , pourtant rompu à cet exercice de style, nous est apparu terne, sans grandes couleurs et manquant sensiblement de dynamisme. A leur décharge cependant, il est certain que l’acoustique du Grand Théâtre de Genève et la grandeur de la salle ne conviennent que relativement à un orchestre typiquement baroque comme celui-ci. La souplesse de direction du chef contraste défavorablement dans cet environnement avec d’autres chefs de ce même répertoire.

Malgré la lenteur, la longueur de cette œuvre, parfois littéralement monotone, l’orchestre, la scène, les costumes, les danses, les chanteurs, tout était très beau. Avec cette production le Grand Théâtre de Genève retrouve l’esprit qui l’a toujours habité : celui de l’opéra, comme un rêve, une évasion de l’esprit, un spectacle grandiose, un enchantement. Il aura fallu une belle dose de courage artistique pour présenter aujourd’hui Atys de Jean-Baptiste Lully, un opéra créé voici près de 350 ans, qu’une seule, rare et fastueuse reprise avait marqué la scène lyrique française en 1987. Et, il aura fallu de l’audace pour demander à un chorégraphe d’en être le nouveau metteur en scène. Et du talent à revendre pour revisiter avec tant d’esprit, de goût cette œuvre du passé et de savoir-faire pour en construire un spectacle aussi abouti. Moderne sans vulgarité. Respectueux sans emphase. Du grand art !

Avant les premiers accords de ce spectacle, , le directeur du Grand Théâtre de Genève est monté sur scène pour faire une déclaration publique sur les évènements qui secouent les pensées de chacun. Sa prise de position politique contre Vladimir Poutine apparaît discutable à quelques personnes du public qui ne manquent pas de l’exprimer bruyamment. Cette colère passagère et épidermique s’apaisera quand, sous l’impulsion de son chef, l’orchestre jouera une transcription de l’hymne national ukrainien devant une salle respectueusement debout.

Crédit photographique : © Gregory Batardon

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