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Satyagraha de Philip Glass à Bâle : triomphe pour tous

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 28-IV-2017. Philip Glass (né en 1937) : Satyagraha, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur et de Constance de Jong. Mise en scène et chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui. Décor : Henrik Ahr. Costumes : Jan-Jan Van Essche. Lumière : Roland Edrich. Avec : Rolf Romei, M. K. Gandhi ; Cathrin Lange, Miss Schlesen ; Andrew Murphy, Mr. Allenbach ; Nicholas Crawley, Parsi Rustomji/Krishna ; Anna Rajah, Mrs. Naidoo ; Sofia Pavone, Mrs. Alexander ; Karl-Heinz Brandt, Arjuna. Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel, direction : Jonathan Stockhammer.

sathyagraha_presse_03_webConfier une mise en scène d’opéra à un chorégraphe peut s’avérer une fausse bonne idée. Pour le dernier volet de sa trilogie contemporaine, Bâle prouve le contraire en faisant appel, pour la première suisse de Satyagraha, à .

De ses vingt-cinq opéras, aime à dire que Satyagraha est son préféré. L’on devine aisément dans cette affirmation que, pour le compositeur, l’envergure humaniste du rôle-titre compte autant que l’intérêt musical de la partition. Dans sa « Trilogie des portraits », ouverte avec Einstein on the beach (la Science), Satyagraha (la Politique) occupe la place centrale et inaugure la deuxième période compositionnelle de Glass. L’œuvre, sur le plan stylistique, porte les stigmates de la mutation, écartelée qu’elle est entre les expérimentations minimalistes et le lyrisme assumé du diamant à venir : Akhnaten (la Religion). Si Einstein, soleil couchant de la période répétitive, était conçu pour le Ensemble (le seul à ce jour à pouvoir rendre justice à la radicalité de cette musique nouvelle), Satyagraha est sa première œuvre destinée au grand orchestre des maisons d’opéra.

Satyagraha fut composé consécutivement au voyage que Glass entreprit en Orient d’octobre 1966 à avril 1977. Il y prône la philosophie des Lumières dont il ne se départira jamais, en même temps qu’il creuse l’improbable sillon d’un style où fusionnent la rigueur classique de Nadia Boulanger et l’ouverture au monde de Ravi Shankar, les deux principaux maîtres du compositeur américain aujourd’hui devenu, contre vents et marées critiques, le dernier des grands romantiques. Les six spectateurs de ses débuts ont depuis belle lurette laissé la place à des salles combles et le public de Bâle adresse de longues ovations à l’auteur de l’œuvre comme à l’ensemble de l’équipe artistique.

Commandée par l’Opéra de Rotterdam qui la créa en 1980, Satyagraha a connu plusieurs productions et même les honneurs d’une retransmission de la production du Met dans les salles de cinéma du Monde. La mise en scène d’Achim Freyer à Stuttgart (1981), visionnaire et fourmillante d’idées (DVD Arthaus) pouvait représenter une manière d’idéal. Plus sobre, avec de tout autres moyens, celle du chorégraphe belge se hisse sans problème à la hauteur du pouvoir hypnotique de l’œuvre. Einstein s’apparentait au rêve éveillé avec son livret fait de chiffres et de notes de musique. Encore loin d’un livret traditionnel, celui de Satyagraha, chanté en sanscrit, tire du Bhagavad-Gita une succession d’aphorismes : « ignorant toute possession, l’homme prend soin du maintien de son corps, sans excès »… « l’homme sage doit agir, impatient d’apporter le bonheur et la cohésion dans le monde »… « j’aime l’homme qui ne hait point, ni n’envie »…. « j’aime l’homme qui demeure le même avec un ami ou un ennemi »… « je nais âge après âge », préceptes devenus le fondement de la doctrine de Gandhi : le Satyagraha (la Force de la Vérité). L’opéra se concentre sur les années (1893-1914) que le futur Mahatmah passa en Afrique du Sud, période fondatrice au cours de laquelle il s’opposa à la ségrégation raciale britannique : création d’un journal (L’Opinion indienne), refus du Black Act… Sept tableaux de la vie du grand homme se succèdent au cours de trois actes placés sous la bienveillance muette de trois figures historiques : Tolstoï (inspirateur de Gandhi), Tagore (seule autorité morale en vie selon Gandhi) et King (Gandhi américain selon Glass), à elles trois le passé, le présent et le futur du héros.

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Exit ces figures tutélaires dans la démarche de , davantage tourné vers la représentation d’un Gandhi ultra-contemporain érigé en drapeau iconique de toutes les oppressions. Installé sur un carré qu’une forêt de câbles fractionnera quand le besoin de relief terrestre sera nécessaire, le spectacle culmine à l’acte III avec une Marche de Newcastle vécue comme une haletante manifestation contre la violence de la haine. Sous le carré suspendu à mi-hauteur du plateau, les danseurs font don de leurs corps à la cause protestataire, façon femen décidés à ne rien lâcher, les torses tagués contre les racismes au quotidien qui empuantissent la vie des hommes depuis les lustres. Plus bouleversant encore, au cours d’un tableau final au cosmique enfin délesté de toute pesanteur, on retient son souffle face à un Gandhi juché sur l’inclinaison vertigineuse du carré devenu planète après qu’il a été recouvert d’une sorte de mandala de constellations peintes projetées en direct.

Cherkaoui, ainsi qu’il l’avait fait pour la partie la plus inspirée du diptyque Iolanta/Casse-noisette, montre une évidente empathie avec la musique de Glass. Sa machine chorégraphique, maintes fois éclaboussée de peinture au cours de la soirée, s’ébranle en même temps que la machine glassienne, agissant en charmeur de serpents sur chaque spectateur : dès le début, l’impression de « voir la musique et d’entendre la danse ». Ceux qui découvrent Eastman, la formidable compagnie qu’il a fondée en 2010, sont, trois heures durant, sous l’emprise des individualités fascinantes qui la composent. Sur-sollicité (la musique de Glass l’y invite parfaitement : rappelons l’apport essentiel de Lucinda Childs pour Einstein), sans que jamais l’ennui ne s’installe, Eastman tricote d’impressionnants fondus-enchaînés avec les membres du . Ce dernier, infatigable, aussi engagé que dans Oresteia (jamais cantonné par Cherkaoui à une prudente réserve de chœur antique), fait montre d’une hallucinante précision rythmique : la puissante scène de confrontation du début de l’Acte II, avec des voix masculines de bronze, est à cet égard d’une virtuosité mémorable.

Les solistes sont tous remarquables : le soprano irradiant de en Miss Schlesen, la basse solide d’ en fidèle Mr. Kallenbach, la chaleureuse Kasturbai de , mais surtout la métamorphose de en Gandhi, capable de chanter ballotté en tous sens, traîné, tête en bas, sans que la ligne vocale ne dévie. Le Sinfonieorchester conduit avec ferveur par (tempi retenus au début, plus allants à la toute fin) est l’autre triomphateur de la soirée : on est loin des sourires dubitatifs et des poussées du coude dans la fosse de l’Opéra du Rhin pour la création française d’Akhnaten en 2002.

Si, en France, Einstein on the beach a été adoubé avec le succès et la mise en scène que l’on sait (Bob Wilson), Satyagraha n’a pas franchi nos frontières scéniques. En attendant, le voyage à Bâle s’impose, qui ne devrait laisser personne indemne.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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