Directeur musical depuis cinq saisons de l'Opéra de Zurich, Gianandrea Noseda reprend en tournée un Requiem de Verdi joué toujours dans un esprit opératique et emporté, avec une ferveur servie par les deux solistes féminines, la mezzo Agnieszka Rehlis et la soprano Marina Rebeka.
En grand chef italien qui se respecte, Gianandrea Noseda n'en est pas à un coup d'essai avec la Messa da Requiem de Verdi. Et s'il vient la rejouer à la Philharmonie de Paris avec son Orchestre et le Chœur de l'Opéra de Zurich – d'ailleurs juste deux mois avant un autre grand spécialiste actuel de l'œuvre, Daniele Gatti, qui le reprendra avec sa Staatskapelle Dresden – ce n'est pas pour en proposer une vision nouvelle par rapport à ses précédentes interprétations, mais plutôt pour y retrouver la même énergie et le même courroux.
Comme dans son enregistrement officiel avec le London Symphony Orchestra en 2017, aux concerts de Verbier en 2013 ou à Gstaad l'an dernier, Noseda introduit l'œuvre en cherchant plus la distinction du texte dans le chœur, à l'instar d'un opéra, plutôt qu'une véritable mystique religieuse. Composée juste après Aida, cette messe des morts, que beaucoup considèrent comme un opéra religieux, correspond exactement à cette optique par la façon dont elle est abordée par le chef milanais. Mais si le chœur, séparé entre les femmes à gauche et les hommes à droite derrière la scène, souffre au tout début d'un léger décalage – sans doute dû au manque de temps pour s'accorder à l'acoustique de la Philharmonie – le ténor Joseph Calleja entraîne tout le quatuor dans un style très déclamatoire, souvent presque cabot dans le chant masculin.
Très violent au Dies Irae, Noseda rappelle aussi Barenboim à la Scala dans la brusquerie et la brutalité de cette partie, juste adoucie à sa dernière reprise. Très dynamique, la prestation reste extrêmement bien gérée techniquement et met en exergue la très grande qualité d'un orchestre et d'un chœur parmi les meilleurs de la scène lyrique mondiale actuelle. Mais à vouloir trop s'approcher du style de l'opéra précité ou même parfois d'Il Trovatore ou de Don Carlo, Noseda prend le risque de créer aussi chez le public une forme de fatigue, notamment par le volume sonore, pas toujours maîtrisé. Certes, la Philharmonie de Paris est une salle très ouverte, capable d'encaisser de grands fortissimos, mais ce n'est pas pour autant qu'elle ne sature pas parfois, notamment dans les voix que l'acoustique de la salle altère par sa longue réverbération. Alors, il arrive que le chœur perde en netteté quand il chante très fort, ou quand il doit alterner en double chœur au Sanctus, pourtant bien préparé par le chef Ernst Raffelsberger.
Quant au quatuor vocal, si déjà Noseda semblait pousser d'autres ténors à forcer le chant auparavant, cela ne réussit définitivement plus à Joseph Calleja, qui entraîne tout le monde sur une mauvaise pente dès son entrée. Souvent en limite de justesse, le chanteur appuie le texte et cabotine, au risque de passer totalement à côté de la splendeur de l'Ingemisco. En faisant penser au grand prêtre Ramphis d'Aida dans sa façon de déclamer, la basse David Leigh ne procure pas plus de finesse ni d'émotion au Confutatis, là encore abordé dans une vision très opératique, peut-être défendable, mais ô combien moins puissante qu'avec les grands chanteurs entendus auparavant dans cette partie. Les femmes débutent avec le même style et le même phrasé, vite adoucis toutefois par la mezzo-soprano Agnieszka Rehlis, qui offre une approche plus religieuse à ses passages dans le Liber Scriptus et au Recordare, en plus de ressortir toujours le mieux des ensembles. Quant à Marina Rebeka, elle use de ses aigus cristallins avec magnificence jusqu'au Libera me, seule à pouvoir tutoyer les anges lorsqu'elle monte au contre-ré. (VG)
Un Requiem décidément furieusement opératique
Le lendemain à Luxembourg avec le même programme, le concert démarre avec une demi-heure de retard en raison du remplacement d'un chanteur, il faut avouer que le fait n'est pas banal. C'est pourtant ce qui s'est produit pour ce concert, qui faillit ne pas avoir lieu suite à l'indisposition inopinée de David Leigh, la basse initialement prévue. Arrivée de Bruxelles à la dernière minute, après l'entrée du public dans la salle, la basse croate Marko Mimica a donc sauvé une soirée musicalement riche en émotions fortes.
Si l'on a, à propos de concerts déjà donnés dans cette même salle, utilisé les adjectifs « théâtral » puis « spirituel » pour les lectures du Requiem de Verdi par Gustavo Gimeno puis John Eliot Gardiner, c'est aussi le terme « opératique », comme pour notre confrère, qui vient à l'esprit pour l'interprétation donnée par Gianandrea Noseda. Lecture « grand opéra » tout d'abord dans les contrastes saisissants entre les volumes sonores issus du chœur et de l'orchestre, qui vont du pianissimo le plus ineffable aux fortissimi les plus retentissants, mais également dans l'esprit. Les extrêmes émotionnels s'enchainent les uns les autres, de la peur de la damnation éternelle à l'espoir de la libération finale. Sans aller tout à fait jusqu'à évoquer la grande marche triomphale d'Aida, le placement des trompettes dans le Grand Auditorium de la salle de la Philharmonie de Luxembourg construit une architecture sonore dont les volumes relèveraient presque de la mise en scène à grand spectacle.
L'effectif choral très imposant, près de quatre-vingt chanteurs en tout et pour tout, permet lui aussi de ménager des effets saisissants, autant dans les éclats sonores du « Dies irae » ou du « Sanctus » que dans les pages plus introspectives de l'« Agnus dei » ou du « Libera me ». De cette exécution forte en contrastes découle une vision davantage proche de la religiosité exacerbée que de la profonde spiritualité qui se dégageait il y a quelques années de la lecture de John Eliot Gardiner. Nous n'avons pas dit que nous n'aimions pas, ou que cela n'était pas en adéquation avec les attendus de l'époque.
Ce caractère quasiment sulpicien se dégage également de la prestation de certains des solistes. Des quatre chanteurs réunis sur le plateau, aucun ne déparerait un grand opéra verdien. Marko Mimica, qu'on se voudrait de critiquer étant donné les circonstances, possède une belle et saine voix verdienne, mais sa lecture reste relativement prosaïque et sans nuances. On trouve un peu plus de couleurs dans le chant de la mezzo polonaise Agniezska Rehlis, à la voix solide d'une Azucena ou d'une Amneris. Avec le ténor maltais Joseph Calleja, on monte de quelques crans en qualité vocale, et c'est toujours un grand bonheur d'entendre ce vibratello délicieusement timbré capable de mille nuances. Un « hostias » d'anthologie rattrape quelques fâcheries avec les notes les plus extrêmes de l'« Ingemisco », données soit en fausset, soit avec un manque flagrant de résonance. Ce raffinement presque excessif est en tout cas en parfaite adéquation avec la lecture générale de l'œuvre, parfois doucereuse dans ses excès.
Royale du début à la fin comme à Paris, Marina Rebeka domine le quatuor vocal de son soprano puissant, acéré et parfaitement contrôlé. Les notes émises forte ont la puissance du tonnerre, les pianissimi ouvrent les portes du ciel. Le si bémol pppp qui couronne les lentes et belles phrases du « Libera me » est malheureusement donné après une respiration, ce qui permet d'éviter l'accident vocal mais gâte quelque peu la beauté de la phrase. D'un chant aussi intense on se remet difficilement et il aura fallu une bonne dizaine de seconde pour que retentissent, à l'issue des dernières notes de ce Requiem, les applaudissements frénétiques d'un public enthousiaste. Soirée riche en émotions, donc, même si l'on peut préférer les lectures plus intérieures d'une partition dont il est toujours délicat de cerner le subtil mélange de spiritualité et de théâtralité qui la caractérise. (PD)