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Gardiner met le feu au Requiem de Verdi à Luxembourg

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Luxembourg. Grand Auditorium de la Philharmonie. 5-XI-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Messa da Requiem. Avec : Corinne Winters, soprano ; Ann Hallenberg, mezzo-soprano ; Edgaras Montvidas, ténor ; Gianluca Buratto, basse. Monteverdi Choir. Orchestre Révolutionnaire et Romantique, direction : Sir John Eliot Gardiner

10Servie par des solistes au format vocal inhabituel pour une telle partition, le Requiem de Verdi dirigé par frappe par son humanité et sa théâtralité. Prestations grandioses du chœur et de l’orchestre.

À l’opposé de la lecture donnée en mars 2016 par Gustavo Gimeno et l’orchestre Philharmonique du Luxembourg, dont nous avions souligné la dimension spirituelle, c’est toute la théâtralité du Requiem de Verdi qui a été mise en avant lors de ce concert du et de l’. D’un chœur essentiellement rompu aux contours de la rhétorique baroque, d’un orchestre spécialisé dans les œuvres des premières décennies du XIXe siècle, on ne s’attendait pas à un tel déferlement sonore, dont l’impact était accentué encore par la précision quasi mathématique des lignes vocales et orchestrales. Inutile de redire ici l’extraordinaire qualité du , dont la souplesse et la ductilité n’ont sans doute pas d’égales à l’heure actuelle ; autant dans les pianissimi les plus impalpables que dans les forte les plus tonitruants, la masse vocale domine de la première note à la dernière une partition dont on mesure à quel point elle constitue une composante essentielle.

L’, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, crée lui aussi un climat apocalyptique terrifiant, qui laisse le public bouche bée à l’issue d’une heure et demi d’une tension incroyable et à peine supportable. Trois membres du public quittent le parterre en cours de concert… Sir , peu familier en fait de ce répertoire, dirige en maître un ouvrage qui semble n’avoir aucun secret pour lui, et dont il redessine chaque ligne et reformate chaque volume, faisant de cette soirée riche en émotions une véritable traversée des ténèbres suivie d’une lente, et somme toute assez peu crédible, remontée vers la lumière.

Les solistes participent tous des choix esthétiques d’une telle vision. Aucun des quatre, disons-le d’emblée, ne dispose du format vocal idoine pour une telle œuvre, et le quatuor réuni pour la soirée serait sans doute plus approprié pour une représentation de Cosi fan tutte que d’Aïda. Tous, pourtant, impriment à l’ouvrage le frisson de théâtralité qui permet de dresser le portrait de quatre visions éminemment contrastées d’une humanité agonisante, à bout de souffle et pour ainsi dire au bord du gouffre. Dans un tel contexte, les (relatives) limites vocales des uns et des autres se feraient presque la métaphore des faiblesses et de l’incomplétude humaines. Un rien prosaïque dans ses « Mors stupebit » et « Confutatis », la basse de traduit avec conviction l’effroi de l’âme humaine devant le grand départ, et fait preuve de belles qualités de timbre et de diction. Dotée d’un timbre et d’un moelleux de rêve, la mezzo , habituée des rôles baroques, crée l’émotion par une sur-articulation du texte et des diminuendi du plus bel effet ; idéale dans les longues phrases déliées du « Liber scriptus », du « Recordare », de l’« Agnus Dei » et du « Lux aeterna », elle est en revanche assez vite couverte par l’orchestre dès lors que ce dernier gagne en volume. émeut quant à lui par la fragilité vocale que suggère son instrument, et l’exquise voix mixte dont il fait preuve pour un « Hostias » d’anthologie frise à un moment l’accident vocal. On aura frémi également avec le fameux si bémol pppp du « Libera me », qui vaut à la soprano une attaque quelque peu hasardeuse, même si cette dernière ne dépare pas la très belle qualité musicale d’une prestation marquée elle aussi par des phrasés de grande classe et raffinés, dignes d’une vraie mozartienne. Après tant d’émotions, on ressort d’un tel concert comme une autre personne, avec en prime une vision renouvelée d’une œuvre dont on croyait connaître les moindres secrets.

Crédit photographique © Sébastien Grébille

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  • Alain Huc de Vaubert

    Pas si étonnant que ça de la part de Sir John Eliott Gardiner. Son enregistrement de cette même œuvre en 1994 (Philips 442 142-2), avec les mêmes forces, bien que les membres du chœur et de l’orchestre aient pu changer en 25 ans, avec Luba Orgonassova, Anne-Sofie von Otter, Luca Canonici et Alastair Miles, qui est une merveille, avait été une grande surprise et une révélation. Quelques années plus tard, il avait également enregistré un Falstaff mémorable.

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