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Barrie Kosky pétrifie Don Giovanni…et vice versa

Impossible, entend-on souvent, de réussir Don Giovanni dont le yoyo entre le dramma et le giocoso donne du fil à retordre à plus d'un metteur en scène. Mais jamais on n'aurait jamais imaginé à ce point dépourvu d'idées au sujet du noir héros de Da Ponte quand le temps serait venu pour lui (Vienne, 2021) de monter « l'opéra des opéras ».

Une seule idée en fait : pas de statue de pierre mais un décor de pierre. Mais quelle mouche a piqué le grand metteur en scène australien au moment où a surgi dans son cerveau l'envie de condamner sa distribution à errer trois heures durant à la surface d'une coulée de lave pétrifiée, autour d'un geyser de basalte et d'une excavation aqueuse ? Cette scénographie jusqu'au bout rebutante, inexplicablement tempérée d'allées végétales pour la fête du I, qui gardera jusqu'au tomber de rideau le secret de son opacité (noirceur du rôle-titre, apocalypse des sentiments générale ?), n'est pas sans contradiction avec les agissements des personnages mozartiens, peu ou prou en proie aux élans de leur cœur, comme dans tous les Don Giovanni du passé.

Noir c'est noir donc, sur un plateau globalement délaissé par le jeu d'orgues (on sauvera le trop bref contre-jour en fin d'Il mio tesoro, le premier accord du banquet final). Un jeu de rideaux d'avant-scène sans grande justification se débarrasse carrément de certains interprètes « punis » à la rampe au moment des grands airs, Dalla sua pace, Mi tradì n'inspirant rien à l'immense directeur d'acteurs que l'on a tant vanté, et que l'on retrouvera autrement plus inspiré deux ans plus tard avec Les Noces de Figaro. Le plus souvent à fleurs (un peu de douceur végétale dans ce monde minéral), les costumes tempèrent ce tableau rendu franchement sinistre par l'auto-satisfaction virile (et la violence sanglante qui va avec) à laquelle sont condamnés Giovanni et Leporello. Pas sûr qu'on aura envie de repasser trois heures en compagnie de ce triste sire et sa petite frappe peroxydée, dont la complicité, bien que manne pour les psys que sont souvent les metteurs en scène, ne donne pas le sentiment d'avoir inspiré Kosky, hormis l'image finale d'un Giovanni rendant son dernier souffle, comme le Commandeur, entre deux hommes, ou celle d'un Leporello revenu à la case départ. L'absence de sous-titres dans la langue de Molière (les Français n'achèteraient-ils plus de DVD d'opéra ?), comme d'applaudissements (le spectacle a été filmé sans public certaine funeste année) entérine la consternation.

Les interprètes font ce qu'ils peuvent. Egalement au piano forte, entraîne l'expérimentée phalange de l'Opéra de Vienne dans une lecture bellement classique mâtinée çà et là de pépites orchestrales bienvenues. On retrouve en Elvira le chaleureux mezzo de , la chanteuse étant toujours habile à habiter les propositions scéniques les plus audacieuses, mais l'actrice, épatante aux retrouvailles avec le Don, est clairement en-deçà de ses possibilités par la suite. N'intéressant absolument pas Kosky, l'Anna d' se retrouve sans grand relief, le second acte dévoilant même la fragilité de l'aigu, la relativité de la justesse. De même l'Ottavio de n'existe que par sa ligne vocale, noble sur la durée, jusqu'à un Il mio tesoro presque wagnérien. Valeureux apparaît le couple de paysans ( et ), même intimé à la gesticulation et à la copulation. Le Commandeur d' trémule quelque peu avant de vraiment tonner. Ayant échangé sans problème leur rôle, le très carnassier (ex-Leporello pour Tcherniakov), et le très sportif (ex-Don Giovanni pour Sivadier et Marton), donnent énormément de leur personne (pectoraux compris), aux frontières du ridicule et de la nausée (le « banquet » final), pour tenter de donner à ce Don Giovanni ce qu'il n'a pas : une raison d'être.

Et même une raison d'être filmé ? Une vraie question qui en entraîne une autre : pourquoi avoir tenu à immortaliser le Don Giovanni de à Vienne, qu'on n'a pas franchement envie de revoir, plutôt que le Don Giovanni miraculeux de Romeo Castellucci à Salzbourg, sommet d'intelligence musicale, dramaturgique, poétique, et nouvelle preuve que « l'opéra des opéras » n'est pas l'opéra impossible à mettre en scène que d'aucuns prétendent ?

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