Paru à l’occasion des 80 ans de la pianiste, le coffret A musical Journey with Alice Ader compte 34 CD couvrant un large pan de sa carrière – de 1980 à 2025 – et une bonne part de son répertoire de prédilection, dessinant ainsi le portrait d’une artiste dont le parcours s’est toujours situé à la croisée du grand répertoire et de la création contemporaine.
La numérotation de 1 à 34 répond à cinq catégories : de 1 à 19, les enregistrements officiels ; de 20 à 22, la musique contemporaine en concert ; de 23 à 25, les enregistrements live ; de 25 à 29, la musique de chambre et de 30 à 34, les enregistrements privés et les archives. Une « cartographie musicale » fort utile à la fin du coffret dénombre quelque 38 compositeurs à l’affiche, mentionnant la date d’enregistrement, le ou les numéros de CD et la page de renvoi dans le texte de présentation qui en détaille le contenu et la logistique technique. Alice Ader retrace quant à elle – « Mon parcours » – les différentes étapes de sa vie d’interprète jalonnée de découvertes, de rencontres, d’amitiés voire de compagnonnages que viennent éclairer les choix opérés dans le vaste corpus pianistique.
Les maîtres de la modernité
Enregistré dans la mythique Salle de musique de la Chaux-de-Fonds et remasterisé par l’ingénieur du son et fidèle Nicolas Bomsel qui en avait assuré la captation en 1980, le CD 1, tutoie l’excellence. Il est emblématique d’une discographie qui fait la part belle aux maîtres de la modernité. Le disque inaugural réunit Debussy et Messiaen, figures de proue du XXᵉ siècle auxquelles cette anthologie consacre cinq disques pour chacun des compositeurs. La pianiste est allée travailler avec Olivier Messiaen et n’est pas longue à graver l’intégrale des 20 Regards sur l’Enfant Jésus (CD 5 et 6), une somme pianistique qui modèle une main pour la vie. Suivront, dix ans plus tard, du même compositeur, les huit Préludes et la Pièce pour le tombeau de Paul Dukas (CD 33).
Dans ce premier CD, les sept Préludes de Debussy (extraits des Livres I et II) anticipent avec bonheur l’intégrale des 24 Préludes (CD 8 et 9) en 2000, qui voisine la version pour piano de Jeux ainsi que la rare transcription pour piano d’André Caplet du Martyre de Saint-Sébastien (CD 7). Ciselure du trait, sobriété du geste, recherche de la transparence : des qualités que l’on retrouve dans l’intégrale Ravel de 2002, dominée par un Scarbo flamboyant et des Valses nobles et sentimentales que l’interprète sculpte avec énergie et plénitude harmonique. Aux côtés de Simon Lebens, elle grave Trois mouvements de Petrouchka en 2000 (CD 30) – un live – et seule, en re-recording, Le Sacre du Printemps dans sa version pour quatre mains ainsi que des extraits de L’Oiseau de feu, version pour piano seul du compositeur (CD 19), trois défis vaillamment relevés auxquels il faut associer les Préludes, Pièces et Poèmes de Scriabine enregistrés en 2017. Sur le tard (2025), les Gnossiennes d’Erik Satie abordent d’autres rivages, plus contemplatifs : « Je les veux hypnotiques et simples comme le souvenir d’un autre temps », confie la pianiste.
Ciselure et couleurs
De Ravel à Moussorgsky et à l’Espagne, il n’y a qu’un pas que franchit aisément Alice Ader. Réalisant une intégrale pianistique du Russe (CDs 14 et 23) dont une très belle version de concert des Tableaux d’une exposition, elle regarde également vers le clavier d’Albéniz, de De Falla, Granados et Mompou (Musica Callada), un art de terroir et une sensualité du son qui nourrissent son imaginaire. Son penchant ibérique la conduit, en juin 2010, à graver 20 Sonatas de Domenico Scarlatti, musique solaire et euphorisante sous ses doigts à laquelle elle donne une vitalité extraordinaire, avec ce souci du détail et de l’articulation que la pianiste aime exercer. Cherchant les pépites hors des chemins trop rebattus, elle enregistre, à côté de la Sonate n°11 «Alla Turca » de Mozart, Benda, Dušek, Brixi, Vorišek, panorama de la musique pragoise au temps de Wolfgang Amadeus (CD 4). Versant romantique, c’est Schubert, plus que Schumann, qu’elle honore. Elle s’ingénie, en deux disques, « à construire un programme cohérent » autour des Valses, Danses et autres Länder du Viennois puisant aux sources populaires. La compilation est plus attachante et convaincante que l’interprétation qu’elle donne en 2010 (CD 34) de son ultime Sonate en Sib majeur D.960 où l’on cherche en vain la sérénité et cette poésie de l’irréel qui nimbent toute la sonate. Elle est couplée avec l’ultime sonate de Beethoven (n°32, op.111) dont on apprécie en revanche le très beau cheminement de l’Arietta, avec cette attention au timbre (et aux trilles) qui fait regretter l’absence d’autres sommets du maître de Bonn au sein du coffret.
Soliste et chambriste
En 1995, avec sa partenaire et amie violoncelliste Isabelle Veyrier, Alice Ader fonde l’Ensemble Ader avec lequel elle aborde et enregistre les grandes pages de la musique de chambre avec piano, de Fauré (Quatuor avec piano n°1) à Messiaen (Quatuor pour la fin du temps), en passant par Lekeu, Chausson (Concert en ré majeur), Franck et Brahms (qui fait exception à la France) avec son Quintette avec piano en fa mineur, un compositeur dont elle a déjà gravé, en solo (1995) une très belle version des Ballades, Klavierstücke op.76 et Intermezzi op.117 (CD 17). On sent, chez la pianiste une appétence pour une musique richement contrapuntique (le piano de César Franck, CD 29), qui préserve pour autant une certaine transparence de texture. Cinq CDs (de 25 à 29), dont la qualité d’enregistrement (parfois live) n’est pas toujours optimale, honorent cette lignée. En solo, les Préludes, Nocturnes et Romances sans paroles de Gabriel Fauré séduisent sous les doigts de la pianiste quand le violoniste Christian Poiget s’illustre dans le Concert de Chausson ou encore dans la Louange à l’immortalité de Jésus, huitième et dernier mouvement du Quatuor pour la fin du temps dont l’allure guerrière des IV et VI ne relève pas précisément du style du compositeur.
Un piano sans frontière
Attentive à la musique qui se crée et aux compositeurs de sa génération, Alice Ader noue très tôt des liens d’amitié avec Philippe Hersant qui lui dédiera la majorité de ses œuvres pour piano : quatre compositions, parmi les plus notoires, figurent en bonne place dans le coffret (CD 20 et 21) : Éphémères, soit 24 miniatures, est une sorte de « catalogue animalier » (la fourmi, le canard, le héron, le poulpe, etc.) qui sollicite l’imaginaire, la sensibilité et autant d’approches sonores sous les doigts de la pianiste. Avec le baryton Matthieu Lécroart et sur les poèmes de Georg Trakl (tous les textes chantés sont répertoriés à la fin du livret), In die Ferne, dédié à la mémoire d’Olivier Greif, est le « Voyage d’hiver » du compositeur où le piano confident renouvelle les éclairages et s’illustre dans de beaux postludes. Soliste, il se coule dans le flux symphonique (Orchestre national danois) de Streams. D’une belle envergure dramatique, c’est la seule pièce orchestrale du coffret donnée dans son intégralité. L’écriture y fait résonner avec insistance le piano-cloche cher au compositeur. Évoquant Schumann par son titre, Im fremden Land (« Terre étrangère ») de 2002, pour clarinette, quatuor à cordes et piano, dédié à l’Ensemble Ader, est un enregistrement live comme la majorité des pièces des CDs 20, 21 et 22. On y entend dans Choral, cinquième et dernier volet du cycle, cette clarinette tendue dans les aigus (impérial Jérôme Comte) dont le cri d’effroi, contrastant avec le choral joué par le quatuor à cordes, n’est pas sans évoquer le climat suffocant de Ich ruf zu dir d’Olivier Greif qui referme le CD. Ich ruf zu dir, une des œuvres les plus saisissantes du coffret, est une commande d’Alice Ader dédiée à l’Ensemble Ader (clarinette, piano et quatuor à cordes) qui la crée en février 2000 à Radio France lors du Festival Présences : vision hallucinée, « triptyque furieux, méditation sur le rien », nous dit le compositeur ; il s’agit de trois variations sur le choral éponyme de Luther, un cri (« Scream »), au sens littéral du terme, qui nous laisse sans voix.
Voisinant les pièces de Gérard Iglesia, Maurice Delaistier et Urmas Sisak, des proches, très chers à la pianiste (CD 22), Litanies du feu et de la mer I (sept pièces qui s’enchaînent de 1 à 5 minutes), premier volet du diptyque d’Emmanuel Nunes est notre coup de cœur. La pièce est enregistrée dans son intégralité en 1989 : musique minimale, sondant les dimensions de l’espace et du temps, l’œuvre est une expérience inédite pour l’interprète : « […] qui va m’apprendre », confie-t-elle, « à oser le silence et la résonance dans des extrêmes non encore explorés ». L’Art de la fugue de J.S. Bach, où se ressentent tout à la fois la concentration et la sérénité du jeu de la pianiste sur son piano Fazioli, est captée en concert le 22 septembre 2007 au Théâtre de Poissy (CD 11 et 12), une performance live dont la pianiste voulait garder la trace, une étape emblématique de ce « voyage avec Alice Ader » à travers les lieux, les âges et les styles.
À chaque CD son portrait, en noir et blanc ou en couleurs ; Alice Ader y est seule ou en compagnie de ses proches collaborateurs et partenaires : une vie au piano, en sons et en images, que l’artiste, dans son plein élan, compte bien perpétuer.