L’Orchestre national de Lille n’avait pas programmé Le Sacre du Printemps depuis plus de 13 ans. Sous la direction de Joshua Weilerstein, c’est le choc de ce début de saison.
Ce sont deux immenses « tubes » de la musique classique que Joshua Weilerstein a présenté au public lillois en ce début de saison : le Concerto pour piano et orchestre n°2 de Sergueï Rachmaninov en compagnie d’Alexandre Kantorow, ainsi que Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky. Autant dire que le public est venu en nombre pour ce programme exclusivement russe, qui a débuté par la « bourdonnante » Orpheus Comet de la jeune Dobrinka Tabakova (née en 1980), pièce commandée par l’Union européenne de radio-télévision, et parfaite mise en bouche d’un concert placé sous le signe de l’excellence orchestrale.
Alexandre Kantorow, premier pianiste français à remporter la médaille d’or du prestigieux Concours international Tchaïkovski, est forcément à l’aise dans le grand répertoire russe. A fortiori dans le plus lyrique et populaire des concertos pour piano, le Deuxième de Sergueï Rachmaninov. Ce concerto, créé en 1901, est le grand retour de Rachmaninov à la composition, après trois années de profonde dépression. L’œuvre se veut un hymne, un chant d’amour solennel à la musique. Et c’est bien ainsi que le conçoivent Alexandre Kantorow et Joshua Weilerstein, à la tête d’un Orchestre national de Lille des grands jours. Dès les grands accords d’ouverture dans le grave, suivi de l’immense mélodie aux cordes, le son est monumental. Presque trop, tant la puissance orchestrale couvre parfois la course du piano dans le premier mouvement.
L’équilibre est mieux trouvé dans le second mouvement, adagio sostenuto, où le dialogue entre le piano et les bois offrent quelques moments de grâce absolue. Avant le puissant final aux magnifiques thèmes orientalisants digne de Lawrence d’Arabie, où le piano est absolument en majesté. Le succès est absolu pour Alexandre Kantorow qui prouve une fois de plus sa prédilection pour le répertoire romantique, avec en bis l’impressionnant poème Vers la flamme d’Alexandre Scriabine suivi d’une douce adaptation d’un Lied de Franz Schubert par Franz Liszt.
En deuxième partie de concert, Le Sacre du Printemps, était évidemment très attendu. En ouverture du concert, Joshua Weilerstein rappelle « l’électrochoc » que fut pour lui, à l’âge de 8 ans, la découverte de la géniale musique d’Igor Stravinsky, composée en 1913 pour les Ballets Russes. Et d’espérer que cette musique fut aussi un choc pour tous ceux, présents dans la salle, qui ne l’avaient pas encore écoutée en concert.
Aucune version au disque, aussi géniale soit-elle, ne peut en effet égaler l’expérience « en direct », de cette masse orchestrale lancée à corps perdu dans cette pièce à la rage absolue, à la sensualité débordante, aux timbres et aux rythmes aussi violents que novateurs. Les oreilles de 1913 n’étaient sans doute pas prêtes à accepter cette « orgie païenne », dans toute sa violence crue et sublime. Le bruit des canons de la Première Guerre mondiale allait pourtant se révéler bien plus douloureux l’année suivante… Le Sacre du Printemps, c’est en effet une expérience à vivre. Depuis le chant inaugural du basson dans l’aigu, jusqu’au cataclysme final, en passant par le rythme obsédant des Augures printanières, le déluge timbalistique de la Danse de la Terre, la sensualité des Cercles mystérieux des adolescentes jusqu’à la déflagration de la Danse sacrale finale. Autant de morceaux de bravoure nécessitant une rigueur et une résistance absolue de l’orchestre, comme du chef.
Joshua Weilerstein choisit un tempo très mesuré pour entamer les introductions de chacun des deux tableaux. Comme pour mieux préparer à la frénésie qui suit. La partition est véritablement abordée par « blocs » successifs, avec de forts contrastes. Dans les passages lents, Joshua Weilerstein joue la carte de la « tradition » russe, avec des accents de folklores très marqués, très dansants, se souvenant sans doute du Petrouchka qui a précédé Le Sacre. Mais dans les passages rapides, le chef américain n’hésite pas à pousser l’Orchestre national de Lille dans ses retranchements, aidé par une section de percussions incisive et des cuivres rutilants. Joshua Weilerstein ne cherche cependant pas la sauvagerie absolue, son Sacre est avant tout un grand moment de communion, avec l’orchestre, mais également avec le public. Qui le lui rend bien, par une ovation debout.