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Guillaume Tell victime d’un trait américain

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Voilà près de trois quarts de siècle que Guillaume Tell de Rossini avait disparu de l’affiche de l’Opéra de Paris pourtant commanditaire de l’ouvrage. Le compositeur italien, qui, avec cette partition, ouvrait la voie au grand opéra à la française, genre dans lequel allaient s’illustrer les Meyerbeer, Halévy, Auber, et jusqu’à Verdi avec Don Carlos, signait avec Guillaume Tell son dernier opéra. Jouée cinquante-six fois dans sa première production créée le 3 août 1829, puis, jugée d’une longueur excessive, l’œuvre ne fut plus donné que dans une version concentrée en trois actes. Ce n’est qu’en 1856 que l’Opéra reprit la version en quatre actes, mais jamais dans la totalité de ses cinq heures. Un soir de 1932, à l’issue de la neuf cent onzième représentation, Guillaume Tell fut biffé de la programmation de l’Opéra de Paris où il réapparaît cette saison, après soixante et onze ans d’absence.

Cet avatar d’un genre que l’on essaie vaille que vaille de remettre au goût du jour ne saura malheureusement convaincre le public d’aujourd’hui de sa viabilité dans la production que propose l’Opéra Bastille. Inspiré du Wilhelm Tell de Schiller, le livret français de Victor-Etienne de Jouy, quoique « amélioré » en son temps par Hippolyte Bis, est d’une totale indigence avec ses vers de mirliton, et s’il a prêté à sourire dès la création, cela ne peut aller en s’arrangeant avec le temps. Et ce n’est pas la mise en scène de qui fera oublier ce côté désuet ! La vision surannée de l’Américaine suscite deux questions tant le jeu des chanteurs est ampoulé et statique. Soit a joué à fond la carte du vieillot soit elle n’a su que faire de cet ouvrage qui l’encombre. L’on retrouve ses tics faits de tableaux figés monumentaux, d’absence totale de direction d’acteur, les chanteurs étant laissés à l’errance sur le vaste plateau de Bastille. Seuls les artistes authentiques réussissent à intéresser, particulièrement , , et , qui sauvent à eux seuls le spectacle de la dérive. Le charisme naturel d’Hampson donne au héros suisse une majestueuse stature, et sa voix, moins assurée que de coutume, reste ferme et colorée, et l’on ne peut qu’exprimer son enthousiasme devant la vaillance de sa ligne de chant. , après une première partie laborieuse due à un la succession de deux spectacles différents en deux jours sur cette même scène, Perelà et Guillaume Tell, est une touchante Hedwige, son timbre de velours et le charme sculptural de sa personnalité attisant le plateau entier. est victime du même enchaînement en deux jours des deux ouvrages actuellement à l’affiche de Bastille, mais, tout comme Nora Gubisch, prend peu à peu la mesure de son emploi. La noblesse de la prestation d’ donne à regretter de la brièveté du rôle de Metcthal. Gaël Le Roi est excellente en fils de Tell, ainsi que à la voix sûre et pleine sur la totalité du registre de sa voix. En revanche, déçoit en Mathilde. Réalisée par , la chorégraphie, qui frise le ridicule, ne fait qu’amplifier la déception que suscite cette production. Reste l’orchestre qui, malgré la beauté de ses sonorités, ne parvient pas à sortir le spectacle de la torpeur. Il souffre en effet de décalages dès l’ouverture, pourtant l’un des sommets de la création rossinienne, avec notamment sa somptueuse introduction au violoncelle solo. En fait, les musiciens semblent se désintéresser de la partition qui compte pourtant quelques-unes des plus belles pages de Rossini, comme l’air d’Arnold au premier acte, le trio Arnold, Tell et Walter au deuxième, le monologue d’Arnold au troisième, ou le chœur final chantant la liberté conquise. Il faut avouer que , à force de chercher à éviter les lourdeurs rythmiques, a fini par négliger les contrastes et les nuances propres à l’ultime opéra, le Cygne de Pesaro, qui, après l’incompréhension qu’il aura suscitée, se retira définitivement de la scène lyrique à l’âge de trente-sept ans, pour couler une paisible retraite pendant les trente-neuf dernières années de sa vie…

Crédit photographique : Eric Mahoudeau