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De l’exil à la mort, les Bannis

Festival des Voix Étouffées, Un bouquet d’ « Entartete Musik »

Paris Festival des Voix Étouffées. 02 et 03.X.2003 & 03.XI.2003. Maison des Cultures du Monde : Oeuvres de Weigl, Rathaus, Korngold , Wellesz , Schreker, Schulhoff , Toch. Daniel Goiti, Melinda Beres, Cyprian Campea ; Camerata Nomade. Amaury du Closel (direction) – Théâtre Dejazet :

Au carrefour de l’ethnologie, de l’archéologie et de la géopolitique musicales, ce florilège de partitions « dégénérées » s’avère une audacieuse entreprise de réhabilitation. Sous l’égide du Forum Culturel Autrichien – et du chef Amaury du Closel – sont consacrés le temps d’un festival plutôt marginal, les musiciens « maudits » de la Mitteleuropa : allemands, autrichiens ou encore d’Europe Centrale. Les raisons de cette mise à l’index : leur judaïté, leurs convictions politiques, une esthétique novatrice et visionnaire (technique sérielle, atonalité libre, intrusion du jazz, tel l’opéra-réalité de Krenek, Johny spielt auf ) incompatible avec les critères « culturels » du parti nazi.

L’exposé liminaire d’Amaury du Closel remet en perspective l’histoire poignante de cette « école » informelle d’artistes entartete ; d’abord censurés puis éliminés impitoyablement. Il soumet au mélomane la problématique sous-jacente : s’il existe des règles en art, peut-on lui imposer une norme ? Quoi qu’il en soit, on peut distinguer deux groupes de compositeurs : les plus clairvoyants d’entre eux réussirent à fuir la putréfaction nazie à temps, en s’imposant un exil forcé aux Etats-Unis – Korngold, Schoenberg, Zemlinsky ou Rathaus – quitte à adapter radicalement leur style à leur nouveau public. Ainsi Korngold écrit pour Hollywood une multitude de musique de films (Robin des Bois avec Errol Flynn, Captain Blood, the sea Wolf…). À l’instar de Franz Waxman, auteur de la bande originale de Sunset Boulevard (Billy Wilder), ou d’Une Place au Soleil avec Monty Clift et Elisabeth Taylor.

Les autres payèrent brutalement leur manque de lucidité. Arrêtés, internés à Terezin : surréaliste centre artistique autour duquel gravite l’élite européenne de ces intellectuels « de gauche », avant- gardistes. Puis, assassinés, gazés – principalement à Auschwitz (Ullmann, Krasa, Haas, et des centaines d’autres). (1894-1942) n’est pas plus heureux : il prend la nationalité soviétique, ce qui lui vaut un régime « spécial » guère différent de celui réservé à ses compagnons d’infortune : l’enfermement dans une forteresse, où il meurt du typhus. C’est dire l’enjeu et l’impact de ce festival : les manuscrits sont perdus, dispersés, détruits ; la reconstitution des partitions – une fois localisées – relève d’un travail passionné, méticuleux, et patient de « spéléologie ». Le musicologue en effet, armé d’une ténacité infaillible, se transforme ipso facto en détective de choc. La plupart des ouvrages que l’on a entendus au cours des trois soirées sont inédits – des premières en France, d’autant qu’ils gisaient au fond de poussiéreux rayonnages de bibliothèques américaines.

Un point reste en suspens ; dans de telles zones de non droit, comment est-on miraculeusement parvenu à sauver les partitions, qui survécurent à leurs auteurs ? Autre flou : ces compositeurs exhumés en partie grâce à la téméraire collection Entartete Musik de la firme Decca ne sont que la face émergée de ce courant. Les statistiques manquent de fiabilité. Il est difficile, voire impossible de recenser le nombre exact des artistes s’y rattachant, peut-être entre deux cents et un millier. Il s’agit toutefois d’une hypothèse, à manier avec circonspection, en l’absence de documents irréfragables. Amaury du Closel prépare d’ailleurs sur ce thème un ouvrage, prévu pour l’an prochain, qui comblera une lacune importante et tentera d’élucider ces mystères. L’occasion de la tenue d’un grand colloque international sur le sujet !

Parmi ces migrants involontaires, le viennois (1881-1949) ; son nom n’est cité nulle part dans les ouvrages spécialisés – hormis quelques informations parcellaires dans le Dictionnaire de la Musique de Marc Honegger. Ami de Schoenberg, il est élève de Zemlinsky dont il subit l’influence manifeste ; comme ce dernier, il propulse la tonalité dans ses ultimes retranchements, la concasse et la subvertit avec éclat. Le trio au lyrisme rocailleux dévoile une imbrication complexe de lignes mélodiques brisées. Il débouche sur un minimalisme crépusculaire, âpre, aux thèmes fragmentés : brumeux.

La révélation ? Incontestablement (1894-1954). Dernier romantique, éclectique musicien de la déshérence, aux divers langages d’écriture dont le sérialisme. Le spectaculaire Trio Sérénade de 1953 est un chef d’oeuvre sauvage, magnétique, morbide – d’une fragilité comparable à celle du roseau ou du cristal. Il s’agit d’une oeuvre syncrétique, étrange pièce quasi-testamentaire d’un apatride déraciné. Les mélodies anguleuses distillent une noirceur implacable : toute pulsion de vie se trouve annihilée, contredite, par des harmonies immatérielles. Du premier au dernier mouvement, Rathaus ne révèle que précipices, gouffres, aspérités. Il offre par glissements successifs une magistrale synthèse de sa versatilité : on passe d’un langage néo-classique roide, proche du Rudi Stefan de Liebeszauber, à une désagrégation subtile de la tonalité.

Autrement dit, une immersion graduelle dans un univers cafardeux à l’atonalité diffuse – le tout baignant dans une fantomatique pénombre. Onirisme hivernal, envoûtant, qui ouvre une brèche dans une dimension parallèle, propice à tous les fantasmes, à toutes les peurs. Les solistes évoluent avec aisance dans ce magma d’harmonies granitiques, redoublent d’exigence pour reconstruire l’unité et l’étonnante cohérence. Exigence sans laquelle le Trio, très différent de l’austère Première Symphonie par exemple, pourrait apparaître aride, voire informe. Au sortir de ce lyrisme déflagrateur – en dépit d’un salvateur interstice de lumière à l’extrême fin du quatrième mouvement – on demeure abasourdi, « sonné ». On aimerait, dès lors, entendre son unique opéra créé à Berlin le 10 Décembre 1930, Fremde Erde.

Rien à voir avec le Trio opus 1, d’un Korngold de douze ans au lyrisme typiquement viennois, émaillé de discrètes dissonances. Splendide mosaïque dans laquelle on décèle plusieurs accointances : des mélismes post-schubertiens, une double filiation brahmsienne et malhérienne, sans pour autant ressembler à un laborieux patchwork.

Le quintette Der Wind de est une miniature hélas trop brève pour apprécier les prodiges d’orchestration de celui qui fit en son temps de l’ombre à l’incontournable Richard Strauss. Il est dommage que sa Symphonie de chambre pour vingt-trois instruments, sa production opératique – Die Gezeichneten ou Der ferne Klang, – aient complètement déserté les salles de concert. Ici, un seul mouvement d’une dizaine de minutes, alliant post-romantisme luxuriant à un impressionnisme scintillant. La partition est fluide, aérienne ; dans la mouvance de Im Sommerwind de Webern. Quant à la Tanz Suite pour orchestre de chambre de Toch (1887-1964), au néo-classicisme débridé, c’est une pantomime-ballet, un grisant divertimento qui laisse la part belle aux percussions – tambourin, gong, castagnettes. Exubérant motorisme, mobilité d’écriture, nuances multicolores… Les timbres se livrent à des facéties harmoniques ; au détour d’une phrase, un insolite motif de valse désarticulé vient jouer les trublions. Clin d’oeil furtif au clan Strauss ?

Pour la dernière étape de cette aventure, d’étranges visiteurs du soir venus de Roumanie investissent le théâtre Dejazet : la Maîtrise de la Radio Roumaine. De jeunes chanteurs portent avec panache et conviction les couleurs de l’opéra Brundibar d’Hans Krasa (1899-1944), créé à Terezin le 23 septembre 1943. Ce Tchèque d’origine juive fut l’élève de Zemlinsky et de Roussel. Un climat d’insouciance, d’innocence, voire de franche gaieté parcourt la majorité des compositions pour enfants : Pierre et le Loup, Let’s make an opera de Britten ou encore la récente Chouette Enrhumée de . Rien de tel ici. Thomas Mandl, un rescapé des camps témoigne : « J’ai vu la première représentation, les enfants ont joué avec passion et fait du spectacle une véritable expérience. C’était tragique, des convois arrivaient, et les enfants qui avaient collaboré à l’opéra étaient déportés avec ces convois. L’ensemble devait être répété avec de nouvelles forces, qui ensuite étaient elles aussi déportées ».

L’argument est simple : deux gamins des rues, Pepicek et Aninka décident pour survivre de recourir au système D ; ils improvisent avec leurs amis une chorale de quartier, laquelle fait concurrence à Brundibar, le joueur de barbarie. Ce peu recommandable individu, cupide et pervers, vole la recette des enfants. Mais ces derniers parviendront à le neutraliser. La partition, conte tragique riche en mélodies populaires, comptines et berceuses, se souvient de la gouaille canaille de , du pathétique Lied de Terezin de Waxman, voire de certains choeurs ouvriers d’Hanss Eisler. Au plan dramaturgique, ces « autres Kindertotenlieder » atteignent le Kaiser von Atlantis de .

Les attachants gamins de la manécanterie roumaine sont épatants de réalisme, d’émotion vraie. Sans mièvrerie, ils affichent au début un regard émerveillé, naïf ; ensuite la gravité les gagne, conscients que leur mission dépasse la seule dimension ludique, comme si les mânes des gamins morts, ceux de la création, revivaient à travers eux… Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer les silhouettes fragiles de ces petites victimes, destinées à pourrir dans un charnier alors qu’elle entonnaient peu de temps auparavant – portées par l’énergie du désespoir – la morale de l’opéra : « construisons l’amitié, faisons route ensemble, soyons solidaires ». La bien nommée Camerata Nomade respecte, semble t-il, l’instrumentarium d’origine (orchestre de fortune, agrémenté d’une guitare, d’un harmonium).

En guise d’épilogue improvisé, l’interprétation du Cantique de Jean Racine de Fauré, loin de paraître artificiellement plaqué, s’écoute avec le naturel de l’évidence. Il clôture un festival en tous points original, qui ravive le devoir de mémoire face à un obscurantisme absurde, et espérons-le, révolu. Saluons une fois de plus l’enthousiasme communicatif, l’audace sisyphéenne du directeur artistique Amaury du Closel ! Puisse cette musique venue directement du cœur y rayonner encore longtemps.

À écouter : Brundibar (Channel Classics, collection Composers from Theresienstadt)