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L’Enlèvement au Sérail

Le triomphe de l’amour

En 1782, Mozart a déjà à son actif une douzaine d’opéras, dont l’admirable Mithridate, écrit à quinze ans, Lucio Silla et, en 1781, Idoménée, trois œuvres témoignant de son extraordinaire capacité d’invention mélodique et de sa maturité musicale. Il s’y ajoute avec ce Singspiel, un sens aigu du théâtre : Mozart y accomplit un vrai travail de dramaturge, retravaillant largement le livret, ajoutant des airs, accentuant les effets scéniques. Gœthe qui écrivait alors pour son théâtre de Weimar, y voit une réussite sans précédent. Avec raison, car l’Entführung est un modèle d’équilibre entre musique et représentation. L’œuvre a pour titre véritable Belmonte et Constance ou l’Enlèvement au sérail : l’intérêt y est centré sur la libération des amants de la tyrannie d’un oppresseur puissant, le pacha Selim. Le sujet n’est pas nouveau mais convient particulièrement à Mozart qui vient de se libérer du joug de l’Archevêque de Salzbourg en s’installant à Vienne, de celui de son père en épousant Constance, elle-même délivrée par ce mariage d’une mère insupportable. S’y ajoute le motif apparu dans les opéras précédents et si cher à Mozart, de la clémence accompagnant et sublimant le triomphe de l’amour. Les caractères sont définis avec précision et l’intense expression des passions ne nuit jamais à la beauté d’une musique « pure » qui les transcende.

Hélas, n’y voit qu’une grosse farce, ici et là comédie-ballet, qui rompt sans arrêt l’unité recherchée et fausse continuellement le sens de l’œuvre : ainsi, pendant le premier air de Belmonte, si déchirant, des janissaires d’un orientalisme de pacotille tournent autour de lui avec des brocs d’eau destinés à un bain de pieds d’Osmin. Le public rit et l’air est massacré. Comme l’est, aussitôt après, également, celui d’Osmin, les pieds dans son baquet, en dépit de la réussite vocale d’. En fait, on ne sait pourquoi, il devient le personnage principal, stupide et grotesque (ce que Mozart a pris soin de refuser) plus que méchant et pervers. Quant à Selim, admirable danseur, mais qui ne fait que danser, loin d’être ce seigneur raffiné épris de Constance, il n’a pas un regard pour elle, seulement préoccupé de ses gestes de bellâtre sans substance. Sa clémence, débitée à vide, est glaçante. A cette très épaisse « turquerie » s’ajoutent les gesticulations des janissaires (l’un d’eux s’empare d’une colombe réfugiée sur la tour ; l’âme de Mozart ?) et de jeunes orientales.

De la façon la plus incompréhensible, au troisième acte, des percussions style derbouka se substituent aux instruments requis par Mozart, et couvrent les applaudissements. (Pendant ce temps, des rythmes semblables, avec sono, animent les danses du 14 juillet sur la place de la Rotonde !). Les jolies aquarelles du décor ne peuvent rien sauver, pas plus que la voix si mozartienne de , ou celle, toute fraîche, de . Dans tout cela, paraît bien mal assuré, et bien froid et l’orchestre d’instruments anciens des , qui nous avait tellement enchanté dans le Mithridate de Salzbourg, en 2006, souvent raide, gêné par le vent, les rires du public, sans doute, ne nous a pas toujours offert ces moments de musique pure qui donnent à l’œuvre sa profondeur. Mais, le lendemain, dans la cathédrale, le chœur Arnold Schönberg a magnifiquement interprété la Messe H. E. 542 de Claudio Monteverdi et le soir, dans l’Archevêché retrouvé, les éclairages de la talentueuse , plutôt plats dans l’Entführung, contribuaient à l’enchantement de l’Orfeo, sous les étoiles de la nuit aixoise.

Crédit photographique © E. Carecchio