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L’autre coté, l’empire du son de Bruno Mantovani

Donner un opéra en version de concert est toujours une option risquée, inconcevable pour certains qui n’envisagent le genre qu’à travers sa mise en scène – c’est d’ailleurs leur seul critère de jugement semble-t-il comme le prouvent les derniers remous à Bastille – passionnante pour d’autres (même si le spectacle n’y est pas total) qui tendent une oreille plus attentive encore à la musique et à son propre pouvoir de suggestion. Se pose bien évidemment, pour la version de concert de l’opéra de L’autre côté, le problème de l’équilibre entre un orchestre en phase directe avec l’auditeur et les personnages privés d’une part de leur champ d’action. On aurait certes souhaité dans la salle de concert de la Cité plus de projection vocale de la part des chanteurs, surtout dans la première partie qui soumet les voix à un débit rapide et implacable mais c’est davantage dans l’impact dramaturgique de l’orchestre charriant dans son flot symphonique – celui des interludes en particulier – toute la violence et la fantasmagorie visionnaire du conte onirique que réside la réussite incontestable de l’ouvrage.

Rappelons d’abord que L’autre côté, le premier opéra que signe à l’âge de 32 ans, est adapté de l’unique roman du dessinateur et écrivain Kubin par le librettiste ; créée à l’Opéra National du Rhin, à Strasbourg, en ouverture du Festival Musica le 23 septembre 2006 dans la version scénique d’, il donnait lieu ce soir à une reprise à moins de deux ans de sa création, chose assez rare aujourd’hui !

Seul maître d’œuvre ce soir, relève brillamment le défi à la tête d’un ONDIF en grande forme – encadré par les six percussionnistes de Strasbourg dont les positions éclatées dans la salle ouvrent considérablement l’espace de résonance – et des sept chanteurs tous présents lors de la création. Avec une direction aussi puissante que contrôlée, il nous fait pénétrer dans ce monde d’étrangeté, tendu et inquiétant du premier acte : une musique « d’attente » telle que la définit le compositeur où les personnages parlent plus qu’ils ne chantent tandis que l’angoisse monte, créée au sein de l’orchestre par des dérèglements rythmiques très ligetiens mettant l’écoute « sous pression » jusqu’à la scène étonnante de « l’Horloge enchantée », pur instant d’onirisme aux sonorités diaphanes que l’intervention du chœur colore d’une touche de mysticisme.

Le déluge sonore de l’acte II, « l’autre côté » du premier acte, énorme déferlante s’abatant sur « l’Empire du Rêve » qui bascule alors dans le délire et l’orgie met en action le roulement continu des quatre caisses claires spatialisées provoquant une décharge d’énergie phénoménale. Paradoxalement, c’est dans cette phase de chute que s’épanouissent les voix, celle de dans le rôle de Kubin, leader émérite qui s’impose durant tout l’opéra avec autorité. Si la voix de , assurant pas moins de quatre rôles, reste plus en retrait, le contre-ténor tout comme la basse Jean-Loup Pagesy se distinguent dans des interventions ponctuelles très personnalisées.

Si l’univers fantastique de Kubin semble ouvrir toutes grandes les portes de l’imaginaire sonore de Mantovani pour faire naître sur la partition ces deux heures et demi de musique à haute tension, c’est l’étonnante maîtrise de son geste dramaturgique déployant toutes ses stratégies qui nous plonge ce soir dans le monde de l’opéra privé pourtant de ses décors et ses costumes.

Crédit photographique : Bruno Mantovani © C. Daguet / Editions Henry Lemoine