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Une charge sabre au clair ?

La Grande-duchesse de Gerolstein

Selon , les œuvres de n’ont « pas pris une ride ». En campant des personnages qui présentent des travers humains universels, le musicien rejoint le camp de ceux qui, comme Molière, tentent de châtier les mœurs par le rire ; mais chacun peut sans honte s’esclaffer devant les aventures des protagonistes de La Grande-duchesse, car il n’y a que peu de méchanceté dans les traits d’esprit de Meilhac et d’Halévy comme dans la musique du compositeur. L’amour amusé qu’ils portent tous les trois à leurs personnages (« Che suis le père, et eux sont mes fils pleins d’esprit », disait Offenbach) permet au spectacle d’échapper à la lourdeur.

Le metteur en scène et ses assistants ont choisi de distancier le sujet en installant un théâtre dans le théâtre ; ils tentent ainsi de nous faire comprendre que le monde de la comédie rejoint assez facilement celui de la réalité sans toutefois se fondre avec lui. Cette idée peut sembler appropriée à l’intrigue, car elle dédramatise des actes qui pourraient être lourds de conséquences, comme quand le général Boum engage une guerre pour distraire sa jeune souveraine. Les décors sont bien adaptés au style de la mise en scène et ceux qui sont le plus réussis sont d’une part celui du second acte, qui représente un trône dont le dessin évoque la bande dessinée à la Gotlib, et d’autre part l’idée du lit occupant la scène au troisième, qui souligne la sensualité de la pièce et fait penser au surnom donné à en cette année d’exposition universelle : le « passage des Princes ».

s’est déjà illustrée à Dijon en jouant le rôle de Mary dans Le Vaisseau fantôme et elle a surtout interprété une magnifique Flora dans Le Médium de Menotti. Le timbre de sa voix convient bien au rôle de la Grande-duchesse et ses airs les plus fameux sont bien enlevés. Ah ! Que j’aime les militaires est cocasse et hystérique et Le Sabre de mon Père martial à souhait ; dans Dîtes-lui, elle s’accompagne elle-même au piano et l’émotion retenue qu’elle dégage dévoile une autre facette du caractère de l’héroïne.

Le ténor Raphaël Brémard est tout à fait à sa place dans le rôle de Fritz : sa jolie voix agile et son enthousiasme ont rendu crédible son personnage, tantôt opportuniste, tantôt bouillant de jeunesse, mais le spectacle doit une grande partie de son succès au désopilant et infernal trio que forment Boum, Paul et Puck. Ces trois habitués de la scène dijonnaise atteignent des sommets de drôlerie, notamment dans leur scène du complot au second acte ; est le portrait parfait du militaire borné, Eric Pérez ressemble à un De Funès teigneux et est un Paul lourdaud à souhait : c’est un vrai régal.

Le jeune chef Thierry Weber assure une direction musicale fort honorable, car il sait ménager les contrastes nécessaires qu’exige la partition. Le premier acte peut sembler un peu poussif, mais peut-être est-ce dû au scénario lui-même ; en revanche les deux actes suivants sont menés tambour battant et les finals sont frénétiques et dynamisants. L’idée du metteur en scène de couper l’élan terminal par le noir est excellente, et ramène le spectacle à ce qu’il est : un moment de rire, comme une parenthèse dans la réalité.

Malgré quelques faiblesses dans la conduite de l’intrigue, cet opéra bouffe est une des réussites d’Offenbach, car il conserve un savant dosage entre les ingrédients qui font les bonnes recettes : mélanges subtils entre élégance et sens populaire, drôlerie du texte mise en valeur par des contrastes musicaux, tels que les oppositions de tempi, de nuances et de dynamiques. cite Meilhac et Halévy dans sa note d’intention : « Si le sort funeste ne peut s’éviter, du temps qu’il nous reste sachons profiter » ; peut-être aurait-il pu aussi insister sur le côté grinçant de la conclusion : « Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a. C’est imprévu, mais c’est moral, ainsi finit la comédie ». Cette phrase, au fond très peu morale, renforce in extremis la satire de la course au pouvoir à laquelle se livrent souvent bien des médiocres.

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