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Falstaff à Strasbourg, quand le respect de l’œuvre s’avère payant

C’est dans la bonne humeur que l’Opéra du Rhin a choisi de fêter sa fin de saison et le terme du mandat de son directeur, , en reprenant sa production de Falstaff de 2004. Quelle heureuse idée, à la veille de la Fête de la Musique, que de présenter ce petit bijou d’humour et de mécanique comique, ultime chef-d’œuvre d’un Verdi octogénaire.

La mise en scène de est impeccable de goût, de précision, de respect de l’œuvre. La seule licence qu’il s’autorise est un déplacement temporel dans les années cinquante : réalistes décors de bar ou d’intérieur coquet, sur fond de vidéos de cieux nuageux ou de rangées de peupliers, ménageant de spectaculaires changements à vue, et costumes de bon aloi (tailles hautes et jupes à godets pour les dames) réalisés en association avec Cristian Taraborrelli. Le dernier tableau débute plutôt chichement avec un parc de Windsor réduit au pauvre chêne de Herne décharné, qui occupe le centre du plateau vide, puis la féerie s’immisce avec l’apparition de masques à la James Ensor, d’elfes volants dans les cintres et d’un géant monté sur d’immenses échasses. Evitant soigneusement de tomber dans la farce grossière, fait confiance aux talents conjugués de Verdi et de son librettiste Boito et se contente de rendre lisibles les péripéties de l’action et de respecter le livret. Il en résulte un Falstaff sans truculence excessive, tenu et digne, et cependant toujours aussi efficacement hilarant.

Pour l’occasion, l’Opéra du Rhin a réuni une distribution «musclée», faite de forts tempéraments et de voix puissantes. Côté dames, on retrouve avec plaisir à son meilleur en Alice Ford délurée, à la voix piquante et aux aigus impeccablement dardés. La Mrs Quickly de Sylvie Brunet est formidable, de drôlerie – qui pouvait imaginer cette immense tragédienne dotée d’un tel tempérament comique? – et de tenue du chant ; ses «Reverenza» plantureux, sonores et sans poitrinage intempestif nous ont définitivement conquis. Tout aussi merveilleuse, la Nannetta de impose son charme et sa voix, inhabituellement charnue dans ce rôle, mais aux aigus idéalement limpides et flottants. La Meg Page de , à la dégaine de Dominique Lavanant, vient parfaitement compléter ce quatuor féminin.

Côté messieurs, le Ford de impressionne par sa puissance et son autorité, même si l’émission paraît parfois se resserrer. Paolo Fanale fait valoir en Fenton son physique de «boys-band», bien adapté au rôle, mais aussi une forte voix de ténor au médium riche, presque barytonnant, et aux aigus de poitrine, à l’opposé du ténor suave et éthéré qu’on a trop eu coutume d’y entendre. Comme à son habitude, François Piolino nous gratifie d’un Dr Cajus puissamment caractérisé, engagé et piaillant à souhait, mais il faut tout de même lui admettre un certain manque d’italianité dans la ligne vocale et dans la prononciation. Avec leurs physiques contrastés, Philippe Kahn et dessinent eux aussi un duo Pistola-Bardolfo haut en couleurs.

pâtirait presque, en termes de seule puissance, du voisinage de ses partenaires. Mais ce serait faire fi de l’exceptionnelle subtilité et de l’abondance des nuances qu’il met à dessiner un Falstaff terriblement touchant, d’une prégnante humanité, sans énorme bedaine rajoutée, sans caractère ogresque, sans une once de caricature. Et vocalement, le rôle est admirablement chanté et la tessiture parfaitement dominée, en toute humilité. Enfin, impose une direction très allante, enlevée, animée, cependant parfois un peu lourde et excessivement carrée. Les menus décalages notés dans les difficiles ensembles ne sont que broutilles de première. L’ dans un bon jour, mais aux pupitres de cordes toujours un peu sèches, lui répond avec attention et efficacité.

C’est donc avec une réussite de plus que termine ses six saisons passées à la tête de l’Opéra du Rhin. Rétablissant un équilibre financier précaire lors de son arrivée, il a su convaincre grands noms du chant, de la direction et de la mise en scène à venir à Strasbourg, hissant incontestablement cette maison à un niveau international. Nous souhaitons ici le remercier pour l’immense travail accompli et, parmi tant de succès, pour le cycle Berlioz ou pour la formidable Tétralogie mise en scène par David McVicar qu’il a offerts aux alsaciens. Mais ne va pas quitter Strasbourg de sitôt ; ainsi que l’a annoncé le maire de la ville, Roland Ries, à l’issue du spectacle, il va être chargé d’une mission d’étude pour décider de la rénovation du théâtre actuel ou de la construction d’un nouvel opéra.

Crédit photographique : (Falstaff) ; (Nanetta) © Alain Kaiser