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Rusalka à Munich : l’Ondine prisonnière de l’aquarium

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité : comme on pouvait s’y attendre, l’équipe de mise en scène a reçu des huées assez violentes ; comme on pouvait s’y attendre, les chanteurs de cette nouvelle production de Rusalka d’ ont été ovationnés. De ces deux réactions, aucune ne paraît justifiée par le niveau de cette première.

Il est toujours gratifiant pour un chanteur d’être à l’affiche d’un opéra rare, surtout quand il est aussi attendu par le public que l’était cette Rusalka : la reconnaissance du public est rarement refusée à qui fait découvrir la beauté d’une telle œuvre. , engagée en dernière minute à la place de qui a renoncé au rôle, est pourtant loin de rendre justice à ce rôle dont on ne méconnaîtra certainement pas la difficulté. Si elle met beaucoup d’énergie à jouer ce que le metteur en scène demande d’elle, son chant manque presque autant de projection que de couleurs, et son énergie scénique déteint sur le chant par des effets expressifs souvent forcés, ce qui n’est pas sans rappeler les critiques reçues cet été par sa Donna Elvira d’Aix-en-Provence. La plupart des autres chanteurs, à commencer par Nadia Krasteva en Princesse étrangère et , chantent leur rôle avec compétence, mais anonymement. Seul le prince de , avec sa voix claire et son héroïsme sans arrière-pensées, parvient vraiment à attirer l’attention.

Dans la fosse, le travail de Tomáš Hanus rend à l’œuvre des services ambigus. Refuser de laisser tomber l’œuvre dans un sentimentalisme à l’eau de rose est certes une bonne chose ; mais, là où d’autres chefs ont pu souligner sa modernité, il choisit une approche plus clinquante que profonde, qui regarde vers le Dvořak des Danses slaves plutôt que vers celui de la Symphonie n°7. La musique déploie alors des séductions incontestables, mais elle perd ainsi beaucoup de sa force profonde.

L’idée de confier cette œuvre à Martin Kušej avait de quoi susciter de fortes attentes, si on pense à sa merveilleuse Genoveva (Schumann) montée à l’Opéra de Zurich et éditée en DVD : un objet artistique d’abord intriguant par son formalisme, avant que l’évolution du récit ne vienne donner un sens à tout ce qui avait intrigué dans la première partie. Une telle approche aurait certainement remarquablement fonctionné ici : au lieu de cela, le spectacle proposé frappe par son manque de cohérence tout autant que par la banalité de ses partis-pris. Deux axes principaux parcourent le spectacle : d’une part, la violence et la cruauté du traitement infligé à celle qui veut sortir de son monde, d’autre part l’inceste comme incarnation de la violence exercée sur un individu par son entourage immédiat.

Il n’y a certes rien de surprenant à souligner à quel point Rusalka, où le conte de fées est tout autant subverti que dans les quasi-contemporains Königskinder de Humperdinck, est parcouru par une violence sous-jacente où tout converge pour anéantir l’étrangère. Le librettiste était un poète d’avant-garde, pas un romantique auteur de contes pour enfants, et il n’y aurait pas de pire trahison de l’œuvre qu’il a écrite pour Dvořak que de la réduire à son apparat féérique. La richesse de l’œuvre, sa cruauté et sa profondeur sont responsables de sa popularité récente, et cette face sombre du conte a déjà été assez mise en avant pour ne plus surprendre personne.

Faire de Rusalka une petite sœur de Natascha Kampusch, cette jeune Autrichienne enfermée pendant huit ans par un pervers oscillant entre terreur et protection, comme le fait explicitement le metteur en scène dans les entretiens qu’on peut lire actuellement, est sans doute un moyen d’entrer en résonnance avec l’imaginaire collectif du monde germanophone. Kušej voit en effet dans le personnage de l’Ondin un personnage ambivalent qui suscite terreur et attirance chez Rusalka, tandis que la sorcière joue le rôle de la mère, qui sait tout mais ne veut rien voir. L’interprétation est audacieuse, et ce n’est pas trop demander de la mise en scène que d’attendre qu’elle justifie sa validité sur toute la durée du spectacle.

Ce n’est malheureusement pas le cas, et la thématique est mise en œuvre de façon trop peu suivie pour pouvoir donner au spectacle la cohérence qu’avait su obtenir dans sa mise en scène salzbourgeoise de 2008, où chaque détail venait enrichir l’image douloureuse et simple qu’il donnait de l’héroïne. Il n’en reste pas moins que Martin Kušej est l’un des plus grands metteurs en scène actuels en Europe, et bien des détails viennent le montrer – on gardera longtemps l’image de Rusalka qui, devant la trahison du prince, se love dans un aquarium, à la fois retour dans son élément originel, image d’Ophélie et dérisoire protection contre le monde extérieur. Il n’en demeure pas moins que ce spectacle, à force de remplacer une véritable compréhension de l’œuvre par des placages thématiques, ne fait certainement pas partie des meilleurs spectacles de Martin Kušej. Faire venir des grands metteurs en scène à l’opéra est une bonne chose ; les aider à produire leurs meilleurs spectacles est bien plus difficile. Ce qu’a su faire Gerard Mortier à Salzbourg ou à Paris, le directeur de l’Opéra de Munich Nikolaus Bachler semble avoir du mal à l’obtenir, comme l’avaient déjà montré l’Aida de Christoph Nel ou la Medea in Corinto de Hans Neuenfels. Le premier essai de la saison 2010/2011 laisse sceptique ; il reste donc à attendre le 21 décembre, quand ce sera au tour de de venir affronter le public munichois à l’issue de son Fidelio.

Crédit photographique : (Rusalka) © Wilfried Hösl