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The Rake’s Progress à Berlin, le débauché de Warlikowski

Le seul opéra long de Stravinsky avait perturbé le public de la Biennale de Venise en 1951, et on ne peut pas dire que, malgré les nouvelles productions qui se sont succédé depuis, il ait acquis une grande popularité depuis, comme le montre le remplissage médiocre de la deuxième représentation de cette nouvelle production berlinoise. Pourtant, ce chef-d’œuvre d’ambiguïté ne pouvait trouver meilleur écrin que l’art kaléidoscopique de , qui met en scène pour la première fois un opéra à Berlin. La scène étroite du Schiller-Theater ne permet pas à sa décoratrice attitrée de créer un décor aussi complexe que celui d’Un tramway au Théâtre de l’Odéon, qu’on peut considérer comme son chef-d’œuvre à ce jour, mais la structure d’une fluidité raffinée conçue par elle remplit parfaitement son rôle multiple de créateur d’espaces, de surface de projection, d’image d’un monde flottant. Moins surprenant sans doute que d’autres de ses mises en scène, le travail de se nourrit comme toujours de tous les non-dits pour construire des personnages admirables, telle cette Anne Trulove en constante métamorphose – entre autres grâce à des costumes remarquables – ou la mélancolique Baba, dont la capacité à faire émerger l’émotion dans les moments mêmes où pèse sur elle les regards les plus insistants de cette entité douteuse qu’est l’opinion publique est familière aux êtres qui peuplent les spectacles de Warlikowski.

Musicalement aussi l’œuvre est en de bonnes mains avec , sans doute un des plus grands spécialistes de la musique du XXe siècle : il trouve le ton juste de cette œuvre construite comme un pur objet référentiel dont l’intérêt est dans la manière dont l’émotion se glisse dans les interstices des structures hautement artificielles créées par Stravinsky et Auden – on aurait seulement parfois aimé, mais c’est là toute la difficulté de la partition, que ces structures soient un peu plus clairement lisibles. La distribution est dominée de très haut par , le plus séduisant de tous les Shadow qu’on ait pu voir, et , parfaite vocalement comme scéniquement dans ce rôle à la fois si difficile et si gratifiant qu’est Anne Trulove. Face à eux, fait plutôt pâle figure : il faut attendre le troisième acte pour que sa voix prenne enfin un peu de consistance et cesse de déséquilibrer les ensembles. La faiblesse de la voix du contre-ténor Nicolas Ziélinski ne rend de même pas justice au rôle bigger than life de Baba la Turque : si ce choix étonnant est parfaitement justifié dramatiquement, on peine à croire que même le meilleur contre-ténor du monde parviendrait à le justifier musicalement – la comparaison avec le timbre parfait de Birgit Remmert en Mother Goose est révélatrice.

Crédit photographique : (Anne Trulove) © Ruth Waltz