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Grâce à Offenbach, le sinistre Barbe-Bleue fait rire Nancy

C’est un joli cadeau que l’Opéra national de Lorraine fait à ses spectateurs en coproduisant avec Maastricht, Angers-Nantes Opéra et Rennes le rare Barbe-Bleue de . L’œuvre le mérite pourtant, qui date de la pleine maturité du compositeur, entre La Belle Hélène et La Vie parisienne, et offre toutes les composantes qui ont fait le succès du «Petit Mozart des Champs-Elysées», texte des attitrés Meilhac et Halévy inclus.

Bien évidemment, le sombre conte de Perrault est ici traité sur un mode burlesque et sert de prétexte aux habituelles satires, parodies et allusions à la société contemporaine. On n’y meurt pas vraiment puisque les épouses de Barbe-Bleue et les courtisans victimes de la jalousie du roi Bobèche sont épargnés par leurs présumés assassins et viennent réclamer vengeance au final. Le metteur en scène et le décorateur et costumier Yannik Larivée ont placé cette farce entre rêve et réalité, dans un univers surréaliste gouverné par les distorsions d’échelle et de perspective. L’attrayant espace de jeu figure un immense lit au premier acte, doublé d’une tout aussi géante table de nuit, devient table de cuisine avec sa nappe en Vichy au second pour terminer en table de banquet des noces au dernier acte. l’occupe avec efficacité et un sens de la mesure certain, débridé mais sans désordre excessif quand il le faut, ménageant aussi des plages poétiques, comme cet hommage au Dictateur de Chaplin qui voit le roi Bobèche jouer avec une énorme mappemonde. Les caractères sont dessinés avec soin par une direction suffisamment précise pour assurer clarté et fluidité des péripéties mais sachant également laisser libre cours aux improvisations et talents d’acteur des intervenants.

L’essentiel du comique est dévolu au texte de liaison, déclamé par un toujours aussi drôle dans son personnage lunaire et ahuri et dont les apparitions variées (dans un écran de téléviseur ou un four à micro-ondes entre autres) sont à chaque fois réjouissantes. Extrêmement travaillé et brillant, ce texte rimé se réfère aux chansonniers : calembours et jeux de mots à chaque phrase, citations décalées notamment de répliques d’opéras célèbres, clins d’oeil constants à l’actualité surtout politique. Abondance de biens ne saurait nuire mais on frise parfois l’indigestion. En revanche, la nette chute de régime au second acte est inhérente à l’œuvre elle-même, car l’action y stagne et les numéros musicaux s’y raréfient.

Dans le rôle titre, le ténor assume avec intégrité une partie vocale inhabituellement ardue et tendue pour un opéra comique ; la projection n’est pas phénoménale mais l’aigu sûr et plutôt aisé. Son Barbe-Bleue est en demi-teinte, ni croque-mitaine qui ferait peur aux enfants, ni franchement hilarant tout de même. ne fait qu’une bouchée, tant scéniquement que musicalement, de la nymphomane Boulotte, rôle taillé sur mesure pour une autre chanteuse à la forte personnalité : . et forment un couple d’amoureux craquants et mignons comme tout, frais, spontanés et au chant aguerri. campe un Popolani vocalement luxueux et révèle d’authentiques capacités comiques. en roi Bobèche s’en donne à cœur joie et nous réjouit dans sa caricature de souverain dictatorial, qui chante Edith Piaf ou Gérard Lenorman, quand investit la reine Clémentine de plus de gravité et de réserve.

Bien qu’il ne s’avère pas cette fois d’une mise en place irréprochable, le , très impliqué par la mise en scène et ses chorégraphies, séduit par son engagement total et sans réserve. A la tête d’un attentif et soigné mais un peu trop sage et sérieux, aborde la partition d’Offenbach avec respect voire déférence. Sa direction nette mais souple, à la rythmique marquée mais jamais pesante, n’évite cependant pas quelques décalages avec le plateau. On apprécie la légèreté des textures, la saveur du rubato des rythmes de valse. Un peu d’humour, un grain de folie supplémentaire et tout était parfait.

Crédit photographique : © Opéra national de Lorraine