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A l’Opéra Bastille, une Flûte Enchantée dégoulinante de bon sentiments

On a perdu le compte. Combien de nouvelles productions de La Flûte Enchantée avons-nous vu depuis l’ouverture de l’Opéra Bastille ? Trois, si notre mémoire est bonne, plus une à l’Opéra Garnier. Celle-ci, signée , paraît en tout cas faite pour durer bien plus longtemps que les éphémères précédentes.

Tout est joli, sensé, voire consensuel dans cette mise en scène, qui manque pourtant de souffle et d’envergure. On se prend à la comparer vaguement à celle, célébrissime, d’August Everding, en moins réussi.

Le thème effleuré est celui de l’antagonisme rédemption/résurrection, face au repli sur soi/mort. En fond de scène, un rideau d’arbres change selon les saisons : soleil, neige… le sol est recouvert d’un épais gazon, dans lequel sont creusée des tombes, d’où émergent Tamino et Pamina pour leur entrée en scène. Même la fosse, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, est cernée par cette herbe verte, et ressemble à l’ouverture d’un gigantesque sépulcre. Au deuxième acte, les épreuves se déroulent sous terre, dans des caveaux remplis de cercueils, éclairés du haut par les trous que nous avions vus du dessus lors du premier acte. Cela nous vaut par la suite des superpositions de tableaux ingénieusement amenés et très esthétiques, dehors/dedans, lumière/obscurité, acceptation/refus, etc. Pamina est un squelette en robe de mariée (comme dans la maison de l’horreur de Disneyland, si on peut se permettre cette comparaison triviale) Pour la scène finale, tous se retrouvent vêtus de blanc, pieds nus sur un gazon immaculé sans trace de tombes, mais parsemé de flûtes, y compris le très méchant Monostatos, pardonné par Pamina. On nage dans les bons sentiments.

Même si ce n’est pas du grand Carsen, que le propos est un peu creux, que la dimension maçonnique est complètement évacuée, l’accueil du public a été très favorable, pour une fois sans huées, et c’est plutôt mérité, même si on peut rêver de mieux.

La distribution est à l’avenant, jolie, sans aspérité, et pas inoubliable. Pavol Breslik est un Tamino viril et bien chantant, un peu lisse, un vrai prince charmant, en somme (on en revient à Walt Disney !) est son exact pendant, Pamina  sensible et jolie. est un Sarastro bien connu, qui n’en possède néanmoins pas tout à fait les graves. En Papageno, délivre un chant parfaitement maîtrisé, mais l’acteur manque de vis comica. On attendait beaucoup de en Reine de la Nuit, elle y a été excellente, avec un timbre légèrement plus corsé que d’ordinaire dans ce rôle, des vocalises et des suraigus parfaits. De plus, sa silhouette frêle et son élégance naturelle conviennent bien à la conception de , qui, comme à Aix-en-Provence en 1994, en fait l’épouse aimée et complice de Sarastro, ayant sa place au conseil des sages, et se mettant dans la peau d’une « méchante » pour amener sa fille à traverser ses propres épreuves. Des seconds rôles, on retiendra le très bon Monostatos de . Les trois dames ne sont pas particulièrement homogènes, et les trois garçons, vêtus des mêmes habits que ceux des personnages avec lesquels ils interagissent,  chantent un peu moins faux qu’à l’accoutumée. La Papagena de est charmante.

A force de traîner nos guêtres ça et là, on avait fini par oublier que l’ est un des meilleurs du monde, et à quel point est un chef enivrant. L’évidence nous a sauté aux oreilles ce soir. Une soirée… pas mal… bien meilleure que beaucoup d’autres à l’Opéra de Paris… mais sans surprise et sans piquant…

Crédit photographique : (Königin der Nacht) © Opéra national de Paris/Agathe Poupeney

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