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Au ROH de Londres, une éblouissante et déroutante Femme sans ombre

Le Royal Opera House de Londres propose actuellement Die Frau Ohne Schatten (La Femme sans ombre) de en coproduction avec la Scala de Milan. La remarquable mise en scène de nous fait vivre, pendant trois heures de musique et de spectacle, la douce et terrible angoisse que l’on n’expérimente ordinairement que dans les rêves, le tout appuyé par une interprétation musicale sans bavures.

La Femme sans ombre est sans conteste une œuvre musicale à part dans la production straussienne : le livret de Hugo von Hofmannsthal a vraisemblablement été marqué par les théories de Sigmund Freud portant sur la psychanalyse et l’interprétation des rêves. Dans un monde imaginaire et fantastique chargé symboles et d’allégories, traversé par d’obsessives figures animales — la gazelle, le cerf et le faucon — figurées par des acteurs masqués (sorte de double humains des personnages principaux), l’impératrice cherche désespérément une ombre, métaphore à peine dissimulée de son désir d’enfants. Une lumière crue se propage sur un espace froid et dépouillé, bordé par une cloison de bois laqué. Aseptisé et stérile, l’espace scénique n’est pas sans rappeler les toiles de Magritte, et souligne la sensualité frigide du personnage éponyme. On apprécie le traitement très fidèle du texte par la mise en scène, qui ne cède jamais à une lecture trop facilement ironique, pour au contraire nous plonger dans la complexité de cet étrange univers, mi- animal mi- humain.

Les mélodies orchestrales du premier acte, âpres et anguleuses, magnifiquement conduites par le chef d’orchestre , viennent contraster avec l’opulence et la fougue des tutti orchestraux de l’acte final et épaulent la richesse des personnages et de leur partie vocale (la Nourrice, sorte de double démoniaque de l’Impératrice, le couple de Barak et de sa femme, miroir inversé du couple impérial).

Le talent de chanteurs a parfois conduit à une tension extrême et insoutenable. L’on peut sans rougir parler d’une distribution de rêve; elle a d’ailleurs peu changé par rapport à la série milanaise de 2012 (même production). a tenu le rôle titre à la perfection, donnant au personnage de l’Impératrice toute sa fragilité et son mystère. Le diabolisme de la Nourrice, tant dans la personnalité du personnage que dans la difficulté vocale du rôle, a été magnifiquement mis en valeur par la mezzo soprano allemande . Le baryton Johan Reuter, déjà acclamé par le passé au Metropolitan de New-York pour son interprétation du rôle de Barak, et la soprano dans le rôle de sa femme, ont formé un duo solide et touchant, contrastant sur ce dernier point avec le trio goguenard des frères de Barak. Il faut aussi mentionner la belle performance du ténor dans le rôle de l’Empereur : le chanteur nous a particulièrement ému dans son solo héroïque de l’Acte II.

Difficile de sortir indemne de ce long combat psychologique de La Femme sans ombre, magnifié par une mise en musique tellement grandiose qu’elle nous en donne presque le vertige.

Credit photographique: © ROH Clive Barda