ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

À Bastille, la Bohème cherche encore la petite étincelle

Mettre en scène La Bohème, c’est un peu être en permanence sur la corde raide. Face à une partition déjà extrêmement expressive et un livret qui, avouons-le, n’a pas très bien vieilli (comme chez Maeterlinck, la limite entre le désuet et le ridicule est parfois ténue), comment ne pas sombrer dans l’overdose de bons sentiments ? Nul Scarpia ou autres Pinkerton pour venir épicer la sauce : pendant ces deux heures où l’on chante l’amour sous toutes ses formes, mieux vaut ne pas en faire trop. L’action elle-même, entièrement dénuée de résonance politico-sociale, se concentre sur un sextuor de personnages, qui, s’ils sont peu aisés, demeurent absolument touchants : pas de misérabilisme mais au contraire une vision quasi-fantasmée de l’Artiste.

Disons-le d’emblée : il n’y a assurément rien de provocateur dans la mise en scène de qui s’est contenté de transposer l’histoire au début des années 1930; les avis peuvent bien sûr diverger quant à ce choix mais il n’entrave en rien la musique et c’est là l’essentiel. Dans une esthétique très cinématographique (à noter que le décorateur et la costumière ont travaillé avec des géants du septième art, Luchino Visconti entre autres) on observe de jolis tableaux démontrant d’une acuité de vision frôlant le naturalisme. Certes, les arrières-plans sont particulièrement soignés -quelle bonne idée de diviser en deux le plateau de Bastille : visuellement c’est tout à fait adapté et vocalement c’est bien plus flatteur!- mais ce luxe de détails et cette constante mise en abyme (l’affiche de « Sous les toits de Paris » côtoie celle d’une Jean Harlow sulfureuse, faisant ainsi écho au destin tragique de Mimì) n’ont pour effet que de maintenir l’émotion à distance. Qu’on redoute la surenchère de pathos, c’est bien compréhensible, mais tomber dans l’excès inverse et assécher l’émotion par une description luxuriante, était-ce vraiment la seule solution ?

Heureusement, de belles surprises au niveau vocal : on a d’ailleurs rarement vu une distribution plus homogène. Les seconds rôles ont très bien tiré leur épingle du jeu (Schaunard, Colline) et la voix de basse de a donné toute sa profondeur au trio du premier acte. De toute évidence, a et la voix, et le charisme qu’exige le rôle de Musetta : sa grande virtuosité dans Quando m’en vo a laissé place à une douceur bienvenue dans le dernier tableau ; et de façon générale, son timbre de soprano est bien assorti à celui de (Marcello), dont on a pu admirer la sensibilité. Le Rodolfo de s’est lui aussi avéré particulièrement convaincant : sa grande puissance vocale et ses aigus tout en souplesse ont fait merveille dans Che gelida manina, à l’instar de qui campait ici une Mimì débordante de tendresse ; sa voix sans aucune aspérité, la qualité de son phrasé et son excellente diction ont d’ailleurs été très applaudies dans Mi chiamano Mimì.

Cette belle brochette de chanteurs était soutenue par un toujours aussi performant : si la direction de -tout à fait respectueuse du texte- n’a pas offert une lecture particulièrement novatrice, elle a néanmoins eu le bon goût de ne pas sur-accentuer les effets mélodramatiques. En somme, l’ensemble s’est laissé écouter avec un réel plaisir, et pourtant on est ressorti en ayant l’impression d’avoir manqué la petite étincelle, ce je-ne-sais-quoi qui aurait transformé cette jolie production en un succès éclatant.

Crédit photographique : (Mimi) et (Rodolfo) © Opéra national de Paris/Julien Benhamou