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La Philharmonie de Paris, somptueux écrin pour les Gurrelieder par Philippe Jordan

Ultime étape du cycle Schoenberg présenté par , les Gurrelieder se présentent comme un modèle inégalé de cantate profane aux contours « fin de siècle » et postromantiques.

Le gigantisme de l’orchestration est à lui seul édifiant : l’effectif (virtuel) sollicite 160 choristes, 150 instrumentistes, 5 chanteurs solistes et un récitant… distribué sur un conducteur de 48 portées. Si la dimension de l’ouvrage relègue les productions mahlériennes à des formats très raisonnables, elle pose en revanche la question du lieu de l’exécution. Contrairement à la salle Pleyel il y a deux ans, l’acoustique superlative de la Philharmonie de Paris n’écrase pas les contours et libère une image sonore beaucoup plus lisible et équilibrée. A son avantage, on notera l’attention du chef suisse à ne pas confondre volume et puissance ; une confusion qui avait constitué un des pièges majeurs de la lecture d’Esa-Pekka Salonen avec le Philharmonique de Radio France.

Légèrement retaillé à la dimension du lieu, l’effectif instrumental se presse dru et serré tandis que les chœurs de l’Opéra (même augmentés du chœur philharmonique de Prague) peinent à remplir les gradins au centre de l’arrière-scène. L’écoute frontale fait mentir les impressions visuelles, l’acoustique faisant la part belle aux voix solistes disposées de part et d’autre du chef. La fluidité cristalline du prélude offre un joyeux contraste entre la petite harmonie et les escarpements des cuivres. Remplaçant Stuart Skelton au pied levé, oppose une belle résistance à la densité quasi wagnérienne des lignes orchestrales sous-tendant les interventions de Valdemar. Le ténor allemand domine son sujet de la tête et des épaules, se payant le luxe dans la troisième partie d’illuminer son « Erwacht, König Waldemars Mannen wert! » d’un aigu souverain qui plane au-dessus du déchaînement de l’orchestre.

L’imbrication des airs dans la première partie ne joue pas en faveur de la voix d’Irène Theorin. Le rôle de Tove exige d’emblée une puissance et un brio qui manque à  » O wenn, des Mondes Strahlen lese gleiten ». Elle trouve progressivement ses marques et parvient à concentrer l’aigu de son dernier air avec la vigueur et la vaillance nécessaires. La comparaison avec la Waldtaube de rappelle toutefois qu’il est nécessaire de puiser dans un matériau vocal et une technique que la mezzo anglaise ne possède pas vraiment. Loin de démériter, sa courte intervention n’a pas dans les redoutables changements de registres, le rayonnement et l’impact qui permettrait d’affronter correctement la difficulté du rôle.

Bien plus en adéquation, le paysan de et surtout le fou d’ emportent l’adhésion par le théâtre et la vigueur qu’ils savent insuffler à la pâte vocale. Subtilement amplifié, le vétéran (92 ans au compteur !) remplace la très attendue Brigitte Fassbaender dans le rôle périlleux du récitant. Refusant de donner dans les débordements d’une Barbara Sukowa, il sait donner au texte de Jens-Peter Jacobsen une dimension sonore parfaitement proportionnée à la trame lyrique.
Dirigeant d’un geste assez droit et méticuleux dans la première partie, la battue de se laisse progressivement gagner à mesure que l’architecture lyrique s’élève vers les sommets. Les tempi s’élargissent quand surgit le « Seht die Sonne », éclatante et mystique conclusion, sertie dans un écrin de feu par les forces vives de l’orchestre de l’Opéra National de Paris.

Crédit photographique : Philippe Jordan (c) JF Leclercq