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Alexander Tsymbaliuk sort Boris de la grisaille à l’Opéra Bastille

En choisissant la version initiale de Boris Godounov, l’Opéra de Paris laisse la direction artistique aux directeurs musicaux et scéniques de la production, et , au risque de renier une histoire pourtant défendue à grand renfort de communication en début d’année pour Don Carlos. D’une proposition grise ne ressort alors plus que le Boris d’.

En remontant quelques décennies plus tôt, entendre le chef d’œuvre de dans la version de 1869 était impossible, tant au disque que dans les salles d’opéras du monde entier. Même en tentant de dégraisser la partition à partir de l’édition critique de David Lloyd-Jones en ouverture de La Scala en 1979, Claudio Abbado n’osait s’attaquer à la première version refusée de Boris Godounov et favorisait une proposition hybride. Les temps ont changé et l’époque est aujourd’hui à la recherche d’une vérité et d’une historicité de couloir. L’Opéra de Paris, en voulant à nouveau se montrer moderne, programme donc l’ouvrage dans une version réapparue majoritairement sur les scènes d’Europe ces dernières années, comme en France l’année précédente à Marseille, malgré le fait que cette production importée de Liège soit initialement prévue pour la version de 1872.

À l’heure d’une saison où l’on a imposé Don Carlos dans une version interprétée seulement à la répétition générale de l’Opéra de Paris (donc pour ainsi dire jamais), un bref rappel historique montrait pourtant que si Boris après sa création de 1874 avait eu du mal à intégrer à nouveau les scènes du monde, l’opéra est redevenu extrêmement populaire grâce à Sergei Diaghilev et un certain Fiodor Chaliapine, pour une nouvelle orchestration de 1908 réalisée par Rimski-Korsakov et créée… à l’Opéra de Paris. Mais oublions l’histoire pour assister sur la grande scène de l’Opéra Bastille à la version la plus intimiste du chef-d’œuvre, sans l’acte polonais et ses parties de chœur.

De l’effectif choral, nous ne pourrons regretter d’en avoir entendu plus, car à défaut de ne pas débuter chaud ni tout à fait en place, plus que le manque de préparation, c’est le manque d’implication qui transparaît de cette formation tout au long de la soirée. La associée au Chœur d’Enfants de l’Opéra réussit mieux sa belle première scène, pour toutefois s’effondrer dans la dernière. Quant à l’Orchestre, difficile de le sentir concerné lui aussi par la souffrance de Boris au dernier tableau, pas plus que par la retraite de Pimène au troisième ou par le doute du peuple sur la place de la cathédrale au sixième. À cette impression d’ennui issue de la fosse s’ajoute une proposition dangereuse de , avouant en présentant la production vouloir traiter la partition dans ces penchants noirs-gris-bruns. Et si le gris est touché tout au long de l’ouvrage avec un manque de couleurs évident ou même de soutien des cordes dans les grandes scènes et une absence flagrante de sous-tension dans les grands moments, difficile de saisir les tons sombres dans cette prestation surtout intellectuelle.

La mise en scène d’, la première pour l’Opéra de Paris, s’accorde parfaitement à cette grisaille venue de la fosse, en présentant tout au long de l’œuvre des scènes neutres et froides, tout juste surélevées de vidéos, souvent plus intégrées pour occuper une proposition dramaturgique sans âme ni idée plutôt que pour accompagner la réflexion, à l’image des gravats d’une ville (sans doute Kiev en regard de l’histoire récente) ou de la vidéo plus que discutable, au dernier tableau, montrant le meurtre du jeune prétendant au trône de Russie par Boris. À ces quelques propositions s’ajoutent celle d’un Boris assimilé à Vladimir Poutine et d’un Pimène associé à Raspoutine, avec lesquelles le passionné d’histoire slave déjà passé par les textes de Karamzine doit maintenant s’accommoder pour tenter de faire le lien entre le confident des Romanov massacré par un complot d’aristocrates en 1916, un tsar élu aux plus hautes fonctions, et l’actuel président reconduit par une élection contestable à la tête du pays.

Ildar Adbrazakov a privilégié la Russie du ballon rond plutôt que celle de pacotille de cette troisième représentation. Sur le plateau, Paris récupère donc l’excellent , philistin de la veille au Théâtre des Champs-Élysées et déjà Boris dans la version 1869 de la production Calixto Bieito de Munich. En France comme en Allemagne, le chanteur conquit les esprits grâce à un bas-médium coloré et un chant intelligent autant que sensible. Il surpasse en cela tout le reste de la distribution, soutenue par un autre récent Boris sur l’une des scènes berlinoises, , déjà Pimène en concert avec Tugan Sokhiev à Toulouse et Paris quatre ans plus tôt. pour un Andrei Chtchelkalov ouvert et parfaitement projeté et dans une moindre mesure l’Officier de Police énergique de Maxim Mikhailov sont les seuls autres chanteurs à retenir d’une distribution grise elle aussi, à l’image de la soirée.

Crédit photographique © Agathe Poupeney